De retour du concert de Roy Ayers à Nanterre, il y a quelques semaines, je lisais la petite fiche de présentation éditée par la Maison de la Musique, où se tint l’événement. “un peu réductrice cette étiquette de “parrain de l’acid jazz” -  ils ont le sens de la litote !

Et pourtant, le maestro, en concert, ne laisse que peu de pistes au néophyte pour sortir des sentiers battus: “Everybody Loves the Sunshine”, “Sweet Tears”, “We Live In Brooklyn”, “Baby”, “Love Will Bring Us Back Together”, “Runnin' Away”, “Searchin'”, “Don't Stop The Feeling”... c’est bien le répertoire que les producteurs d’”Acid Jazz” ont fait renaître dans les années 90 qu’il rejoue avec son band, laissant à la jeune garde le loisir de s’emparer du groove pour nous offrir des extended disco versions imparables.

On notera l'efficacité et la prodigalité en soli de son pianiste actuel, Jamal Peoples, la présence chaleureuse de son chanteur John Pressley, qui fait rapidement du concert une fête presque improbable dans cette salle feutrée, en plein dimanche après-midi. C’est pas tous les jours qu’une salle assise complète se lève pour danser pendant tout le set, chauffée à bloc par un septuagénaire et son poulain à casquette !

Le combo basse/batterie Donald Nicks / Troy Miller n’est pas non plus étranger à l’ambiance de feu de ce live… mais ce qui fonctionne, c’est surtout qu’on connaît la majorité des pistes de sa setlist. Et pour un concert où on appelle le public à participer, ça aide.

L'ayant déjà vu il y a deux ans au New Morning, j’avais remarqué que le répertoire live de Roy Ayers colle justement à ce que notre génération a pu découvrir via A Tribe Called Quest, Mary J Blige ou encore Moodymann:  la période Ubiquity, son groupe de New York qui a fait naître les grooves légendaires des titres cités plus haut.

Dès 1986, ce sont les thèmes de CE groupe que l’on sample dans tous les sens. 

Bienveillant à l’égard de cette technique, c’est en tant que compositeur et arrangeur phare du son funk des années 70 que Roy Ayers collabore dans les années 90 avec une nouvelle génération de DJs, de jeunes musiciens et emcees qui entretiennent la mémoire de cette époque faste - en gros à sa période d'enregistrements pour Polydor.

Mais qu’en est-il de son passé chez Atlantic, ses albums solo sur United Artists, ses side-projects, comme le RAMP, ou des pistes disco magiques qu’il a écrites pour les chanteuses de son label Uno Melodic Records, dans les années 80 ?

Il va sans dire que Roy Ayers, à l’image de son attitude sur scène, où il laisse beaucoup de temps et de liberté à ses musiciens, est un homme généreux.

Et, parfois, le succès des thèmes de l’Ubiquity occulte celui d’autres pistes merveilleuses, où souvent Ayers chapote, écrit, sans forcément jouer - tout en arrangeant les morceaux à sa manière si reconnaissable : un son chaud, doux, où l’harmonie et la voix sont centrales.

C'est sur ce genre de choses qu'on va s'arrêter aujourd'hui. Sélection choisie de compositions de Roy Ayers à côté desquelles vous auriez pu passer, mais qui n’ont évidemment pas échappé aux sampleurs.

L'album du RAMP:

RAMP est un side-project de 1977, année de l’album “Lifeline” sur lequel figure l’un de ses plus grands succès, Running Away. Alors qu’il “live in Brooklyn, Babe”, Roy, épaulé par Edwin Birdsong et William Allen, deux collaborateurs assez réguliers, écrit pour ses potes musiciens de Cincinnati.

Sans trop de surprise (RAMP est l'acronyme de Roy Ayers Music Project / Productions), la patte de Roy Ayers qu’on connaît dans l’Ubiquity est ici flagrante, autant sur les compositions que sur les arrangements. Le disque contient une reprise d’”Everybody Loves the Sunshine” d’une douceur et d’une chaleur absolues, où, sur un tempo plus lent que l’originale, les voix de Sharon Matthews et Sibel Thrasher s’épanouissent pleinement.

Mais c’est “Daylight” qu’il faut surtout retenir : le thème est à la base de “Bonita Applebum”, morceau mythique d’A Tribe Called Quest.

Craquante aussi, “I Just Love You”, dont je conseille l’écoute… juste pour le plaisir.

À noter, cette sortie réunit des musiciens de Cincinnati mais a bien été enregistré à New York. Et dans Lifeline, la piste “Cincinnati Growl” est sûrement un petit clin d’œil à ce disque, qui deviendra un gros classique rare groove quand les diggers le redécouvriront dans les années 90.

EIGHTIES LADIES

Ce groupe de chanteuses est la première signature du label de Roy Ayers, Uno Melodic Records, lancé en 1980. À la lecture de certaines interviews, Uno Melodic semble monté en réaction à un manque de liberté chez Polydor, et pour sceller l’amitié avec Fela Kuti issue de leur récente collaboration pour l’album Music of Many Colors.

L’ami de Roy Ayers Edwin Birdsong, qui fait partie de l’Ubiquity, est encore présent pour l’écriture de “Turned On To You”. Parmi les samplings les plus influents de ce thème, on retrouve encore ATCQ (Butter), et Nujabes, pour “Sky is Falling”, en featuring avec CL Smooth, compagnon de route de longue date de Pete Rock qui travaillera avec Roy Ayers dans les années 2000.

ETHEL BEATTY

On retient “It’s your Love”, d’Ethel Beatty, notamment parce qu’elle a donné en 1995 l’instru de « tout n’est pas si facile » du Suprème NTM. On peut penser que DJ Clyde, le producteur de ce monument du Rap français, avait jeté une oreille à la reprise des Troubleneck Brothers, Back to the Hip Hop, datée de l’année précédente… et on peut être sûr qu’il avait déjà eu entre les mains le maxi de Tek 9 Breaking Sound Barriers et ses remixes, où les mêmes mesures tournent en boucle.

Globalement cette phrase musicale reste l’outil de producteurs de Hip Hop. Sur un tempo plus lent (ambiance Gangsta fauteuil oblige) la version de T (Ur The Flyest) n’est pas mal non plus.

Pour la même voix langoureuse, il compose aussi “I need your love”, efficace pièce boogie, que j’ai personnellement découvert en butinant pour ce papier, et qui tourne en boucle à la maison depuis… « TIP ! », comme on dit. SYLVIA STRIPLIN

Membre du groupe Aquarian Dream, signature Jazz-Funk remarquée chez Elektra, puis des Eighties Ladies, Sylvia Striplin sort un album solo sur Uno Melodic, où les compositions sont signées par Roy Ayers et James Bedford (encore un Ubiquity), et qui contient deux tubes qui seront ensuite pressés sur un maxi et soutiendront les flows de quelques grandes stars du Hip Hop.

« You Can’t Turn Me Away » a séduit Notorious BIG, Puff Daddy, Naughty by Nature… et jusqu’aux Backstreet Boys (ouille). On peut aussi noter la reprise d’Erykah Badu, pour “Turn Me Away (Get Munny)” – Erykah Badu étant aussi une chanteuse qui collaborera avec Ayers à l’avenir.

Restée plutôt confidentielle probablement parce qu’écourtée très tôt pour des raisons de santé, l’œuvre de Sylvia Striplin connait un certain succès auprès des sampleurs également pour « Give Me Your Love », la face B du fameux single.

Il est par contre bien dommage, concernant ce titre, qu’aucune des reprises connues ne fasse vraiment honneur à la qualité de l’originale : on donne dans le r’n’b soupe avec “Bout a Tang” de Tones, dans le breakbeat facile avec Arman Van Helden et Common (!) ou cutée-compressée par Jackson & His Computer Band.

Quoi qu’il en soit, on compte sur les producteurs pour rendre hommage à toutes ces “faces B” de Roy Ayers, et il y a de la ressource : plus d’une centaine d’albums, de nombreuses collaborations à étudier ou à venir, sans oublier les précieuses perles ressorties dans les années 2000 par BBE… et au vu de la grande quantité de productions qu’on peut glaner sur le site du Roy Ayers Project et ses fameuses “beat submissions”, le meilleur des découvertes est peut-être à venir !

En attendant, je vous laisse comme d’habitude avec un petit pack lecture, et trois playlists: une qui contient les fameuses “pistes à ne pas oublier”, une qui en contient les reprises… et l’à-peu-près setlist du live à Nanterre du 29 mars dernier - j’en ai ajouté quelques-unes.

Salut à tous, et à la prochaine !


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