Première partie : de la fin du XIXe siècle aux années 30.

On appela ça les droits civiques. Ou bien la lutte pour les droits civiques. En 1963, 250 000 personnes à Washington, derrière Martin Luther King qui raconte son rêve à la terre entière. Parlons d'oubli : un mois auparavant, juillet 1963, 200 000 marcheurs sont à Detroit. Avec le révérend King, et un autre homme de foi célèbre, officiant lui à Motor City. Le révérend Franklin, the million dollar voice selon son petit surnom qui résume tout ses prêches. Franklin, comme Aretha. C'est son père.

La manifestation commémore les émeutes raciales de 1943, qui firent tant de morts dans la communauté noire. Race riots, disaient les journaux. C'est la guerre, mais rien ne change à Detroit si ce n'est le carnet de commande de Ford, Dodge et General Motors. Les migrants continuent d'arriver en masse, noirs ou blancs, depuis le sud. Les noirs sont parqués à Black Bottom et Hastings Street, malgré l'ascension d'une classe moyenne. Des dizaines de clubs à Paradise Valley, tant que personne ne pouvait citer tous leurs noms selon Yusef Lateef. Ces clubs qui furent le terrain de jeu d'une nouvelle génération de jazzmen qui va faire légion dans le mouvement bop à peine maïeutisé par Bird, Dizzy et les autres à New York.

Detroit et le bop

Pour les amateurs de paradoxe, cette génération d'exception venue de Detroit est certainement celle qui enterre concrètement Motor City comme scène jazz d'importance dans le pays. Au mieux y passe-t-on le temps d'un concert, pendant ces années 40 et 50 qui virent régner le bop. Mais tous ces jazzmen firent leurs premières armes sur Gratiot pour mieux se tailler une fois la réputation assurée. Ce n'est pas à Detroit qu'on fait une belle carrière. Dans les années 50, tout le monde à son mec venu de la métropole du Michigan : Miles a Paul Chambers, Horace Silver a Roy Brooks, Coltrane a Elvin Jones, Mingus s'éprend de Charles McPherson et Lonnie Hillyer, puis les autres frères Jones (Hank et Thad), puis Yusef Lateef, puis Donald Byrd, puis Kenny Burrell, puis Tommy Flanagan, puis Ron Carter, puis Wardell Gray, puis Dorothy Ashby, puis Pepper Adams, puis Curtis Fuller, etc. Voir le premier numéro.

Tous ces mecs ont en partage un parcours à peu de choses près similaire : une enfance pas ouf dans les ghettos noirs de Detroit (exception majeure pour Kenny Burrell), des débuts autodidactes dans le blues et le gospel des dizaines d'églises que comptent la ville, les premières dates dans les clubs de Paradise Valley, et un passage par l'école. Miller pour Yusef Lateef et son camarade de promo Milt Jackson. Cass Tech pour la plupart des autres, qui délivre généreusement des bourses d'étude aux élèves musiciens méritants, indépendemment de la couleur de peau. La pépinière Cass Tech laisse un souvenir ému à la plupart de ses anciens élèves, grâce à une ouverture sociale plus grande et une pédagogie moins réactionnaire que ses rivales plus célèbres de New York à l'époque.

Dans les années 40 puis 50, tout est réuni pour faire de Detroit la terre nourricière des grognards voire des génies de ce qu'on appelle le jazz moderne : une communauté noire qui s'ébroue de plus en plus face à son exploitation, des institutions ouvertes, un brassage artistique, social et culturel qui a peu d'équivalent dans l'ensemble des U.S.A. Le bon cocktail. Seulement, le bop ne fait plus danser les jeunes, noirs ou blancs, sauf peut-être quelques intellos communistes qui se pignolent en lisant les beatniks ou Henry Miller. Le swing est fini, la prohibition aussi, et le jazz n'est déjà plus une musique populaire. C'est peut-être pour ça si Detroit délaisse peu à peu ce pan de son histoire, pour cultiver les musiques qu'écoutent ses jeunes travailleurs, toujours plus nombreux dans les usines de Henry Ford.1 Parce qu'au fond, Detroit, c'est le peuple. Noir et blanc. Et leur musique n'est plus le jazz.

John Lee Hooker et l'évolution de la "race music"

Les droits civiques sont encore loin lorsque John Lee Hooker arrive à Black Bottom dans son bus Greyhound. 1943, donc. Année d'émeutes pour les 150 000 colored people de Motor City, qui en ont un peu ras le cul. Hooker, venu de son Mississippi natal, est un peu un bouseux, et un peu un lâche : il choisit Detroit plutôt que Chicago par peur de la concurrence qu'il trouverait dans cette dernière. Comme il se doit, il se trouve un emploi chez Ford – puis chez Dodge, puis chez Comco Steel – tout en labourant Paradise Valley chaque soir. C'est Bernie Besman – proprio du label Sensation Records et co-proprio de Pan American Music Distributors – qui le signe et le révèle en 1948. Concert au Broadway Capitol Theater en 1948 (Milt Jackson en première partie : oui, c'était le bon temps), puis profite du premier studio de Detroit, le United Sound Systems, pour graver ses galettes.

Dans la lignée de l'urban blues des années 20, le bluesman s'insère dans la scène de Detroit en apportant ce petit plus qui lui fit l'air de rien révolutionner un peu le blues. Ce son électrique, ce martèlement du pied, sa manie d'être derrière le rythme. Le 3 septembre 1948, il grave son premier carton, « Boogie Chillen ». Si le jazz ne joue plus les premiers rôles, le blues de Motor City se porte bien, et cartonne chez les jeunes noirs de Black Bottom. John Lee continue de rayonner à Detroit dans les années 50, avec d'autres bluesmen des générations précédentes (Big Maceo, Detroit Count, Choker Campbell), et connaît son sommet de popularité de 1951 : « I'm in the mood ». A tel point que lorsqu'il signe pour Vee-Jay en 1954, label de Chicago, il décide de demeurer à Detroit, comme un pied de nez à l'histoire de la rivalité des deux glaciales villes du nord.

 

L'après-guerre est une époque bizarre. Les blancs et les noirs n'écoutent pas les mêmes musiques, ne sortent pas aux mêmes endroits (plus Paradise Valley pour les premiers, plus Gratiot pour les seconds), ne vont pas aux mêmes églises, n'écoutent pas les mêmes radios, ne fréquentent pas les mêmes écoles. Putain de communautarisme... Pour les blancs, la fin des années 40 résonne de country et de pop stéréotypée : Doris Day, Perry Como, les Andrew Sisters font le siège des ondes et trustent les charts. Côté communauté noire, on parle de plus en plus de rhythm and blues pour désigner l'ensemble des musiques noires, excluant de plus en plus le jazz et enregistrées sur les race records. Mais tout cela commence à sentir le rance, et explose bien vite face à une révolution des pratiques musicales.

Radio, ados, diablos

Dans les années 50, les acteurs de la scène musicale de Detroit (musique populaire, s'entend), ont un nouveau quartier général : le Flame Show Bar, black and tan nightclub comme on disait, ouvert en 1949. Pas grand chose en taille ou en beauté niveau architecture, mais la scène accueillit tout de même Dinah Washington, Billie Holiday, Roy Hamilton, Sarah Vaughan, etc. Surtout, tout un petit monde s'y retrouvait. Tous ceux qui à Detroit comme dans toutes les grandes villes des States bouleversaient la consommation de la musique. Parce que oui, désormais, la société consomme.

D'abord la radio. Dès la fin des années 40, Ed « Jack the Bellboy » McKenzie conquiert d'abord l'audience des jeunes blancs, qui justement n'en peut plus des Andrew Sisters et veut entendre du nigger. Au début des années 1950, il est l'un des premiers à passer du rock (Chuck Berry et Eddie Fisher dès 1952), aussi bien que les grands noms du bop. Face à lui, d'autres plus jeunes qui incarnent dans le Michigan la place centrale que prend le nouveau premier média du monde qu'on croit encore civilisé : Mickey Shorr, qui lance Elvis Presley dans la région, « Frantic » Ernie Durham, parrain radiophonique des artistes noirs de R&B comme Andre Williams.

Tous ces DJ profitent d'une lame de fond qui n'est autre que démographique et concernent l'ensemble du pays : les ados sont non seulement plus nombreux, mais affirment leur désir d'une culture qui leur soit propre. En 1956 est créée à Detroit la Federation of Teen Club, en même temps que le journal Teen Life. Les ados (c'est-à-dire les jeunes blancs, dans ce cas) en redemandent, et veulent du rockabilly (la star locale se nomme alors Jack Scott, premier rocker identifié à Detroit quoiqu'il s'inspirait surtout de country, son influence majeure avouée étant Hank Williams), du rock 'n' roll, de la pop. Ils s'intéressent aussi de plus en plus aux musiques noires que les radios mainstream se « risquent » de plus en plus à passer, d'où le mélange des genres et des pigments au Flame.


Detroit voit au début des années 50 naître des dizaines de labels, souvent lilliputiens et éphémères, mais qui font office de bouillon de culture de ces influences de plus en plus mélangées : Fortune, l'un des plus importants, commence dans la country et finit comme premier mécène du R&B noir après s'être fait un maximum de biftons en signant les Diablos de Nolan Strong. Ce dernier, comme un bon pan du catalogue de Fortune, expérimente les prolégomènes du son de Detroit : sa voix très aiguë qui entrelace le spoken word du chanteur bass sur « Adios My Desert Love » est déjà grosse de Marvin Gaye. Fortune en fait un artiste national avec « Daddy rockin' Strong », titre que les Temptations n'auraient pas renié ; tout comme d'autres groupes locaux qui se forgent tous ce son singulier de la ville des moteurs (Joe Weaver et les Blue Notes, Andre Williams2, Clyde McPhatter, Dell Vaughn et Johnny Powers côté rockabilly).

Comme si ça ne suffisait pas, dans tout ce merdier, Detroit accueille également une scène pop dynamique, de plus en plus influencée par les vibrations R&B (plus que par le rock, qui n'est au mieux que balbutiant dans la seconde moitié des années 50) : les Gaylords de Bunny Paul incarne cette autre tendance de la scène locale, tout de même rare en raison du refus des principales radios de diffuser les race records. Rétrospectivement, comment la Motown aurait-elle pu ne pas exister ?

Berry Gordy : vers le Motown Sound

Gordy fréquent le Flame avec ponctualité et aplomb durant une bonne part des années 50. Avant de fonder le label Tamla Records, bientôt plus connu sous le nom de Motown, il fait ses premières armes au comptoir du bar. Il arrange pour Jackie Wilson, chanteur d'inspiration gospel en même temps que boxeur et malfrat effrayant, la chanson « She's so fine » réintitulée « Reet Petite ». Fin 1957, elle fait un carton. D'autrs chansons suivent, et poussent Gordy à s'éloigner du zinc du Flame pour se lancer pleinement : il emprunte 800 dollars à ses parents, et fonde le 12 janvier 1959 Tamla Records. Dans le catalogue des origines : Marv Johnson, Barrett Strong, et surtout les Miracles d'un certains Smokey Robinson. Le début d'un succès incroyable qui se fondit à ce point avec la ville de Detroit qu'il finit par l'incarner : devenu Motown et à la tête de plusieurs labels et d'un empire mondial, Gordy emploie 450 personnes en 1966. 20 millions de chiffres d'affaires.

Les années 60 et le début des années 70 sont l'âge d'or de la Motown et du son de Detroit, à coup de lourdes basses, de voix hauts perchés, de sensualité pas très fine des choeurs. Toute la scène de Motor City se rétracte autour de Gordy et de son empire, entérinant peu à peu le jazz, le blues ou le rock dans une intimité locale qui sans être ridicule n'a rien du lustre d'antan. Pour remettre Detroit sur la carte musicale, il faudra attendre Eminem et le D-12 ; et encore. Rien d'aussi fusionnel que cette histoire d'amour entre un label et une ville. Motown. Aujourd'hui un musée.

Pourquoi ce succès ? Gordy crée une rupture réelle et bouleverse la scène locale : Aretha signe chez Atlantic, label de New York, comme un symbole. Stax, depuis Memphis, fait de la meilleur soul en signant Otis, Wendy René, Rufus Thomas ou Richard Pryor. Mais Stax ne vend jamais autant que Motown. Les jazzmen de Detroit sont pour certains encore en activité, mais la source s'est tarie et la scène locale ratatinée.

Le succès de la Motown, c'est la trahison de toute l'histoire de la métropole, faite de mélanges des genres et des gens. Comme un symbole, les bulldozers entament la destruction de Hastings Street l'année même où est fondé le label. La Motown trahit des décennies de foisonnement musical anarchique dans un contexte social et racial d'une violence rare, pour uniformiser cette musique dans une esthétique avant tout dirigée par des intérêts commerciaux. Mais à voir l'histoire de Detroit, il faut avouer qu'on se demande comment aurait-il été possible de ne pas voir naître le légendaire label ? Depuis Ford, la ville grandit au rythme des migrants venant travailler dans ses usines; et Motor City pue la sueur et le prolétariat, noir, blanc ou comme vous voulez. Un public populaire s'il en est un, qui a vécu dans le melting pot local l'ensemble des mutations musicales et culturelles de cette histoire accélérée des States au XXe siècle. Si l'on ne craint pas les raccourcis intempestifs, la Motown offre un son exigeant et à l'identité évidente mais dans les attentes de ce public prolétaire. En 1959, le jazz se met au free. Depuis le bop, il ne s'adresse qu'aux élites urbaines et intellos des grandes villes. Le blues revival commence doucement à bouleverser la consommation et le public du blues. Le rock devient définitivement une musique de petits blancs-classes moyennes des suburbs. La country, bon. La country... Comment s'étonner que Berry Gordy et les siens s'emparent de cette place laissée libre ?

 

Detroit, oubliée du jazz d'abord pour la gentrification de cette musique, qui oublie depuis longtemps à qui elle s'adressait à l'origine. Oubliée de bien des musiques, de bien des gens, comme cette marche de 1963 où défila sans doute Aretha Franklin. Depuis la crise des subprimes de 2008, la ville est ruinée. On se félicite de temps à autre qu'elle se relève peu à peu, et voit arriver des artistes post-modernes, de nouveaux habitants sophistiqués, qui re-créent de l'emploi et du « lien social ». Detroit se moule peu à peusur ses alter ego : New York, San Francisco, Boston, Chicago, mais aussi Paris, Londres, Berlin, etc. Des hipsters, des cadres, de la culture... Une ville comme il y a en tant. Sans doute cela vaut-il mieux que les ghettos de Black Bottom ou de 8 mile, et sans doute qu'il en sortira encore des petites merveilles, qui peut-être replaceront Detroit parmi les scènes qui comptent. En attendant, ce qu'a détruit Lehmann Brothers puis la patiente et méthodique armada des hipsters du monde entier, c'est certainement l'un des cœurs battants de la culture musicale véritablement populaire – osons-le : prolétaire – des cinquante dernières années.

Les usines, les ouvriers disparaissent de nos vies. C'est ce qu'on ne cesse de nous répéter - demandez aux Continental ce qu'ils en pensent. Leurs musiques et leurs cultures s'échappent de notre champ de vision et de nos mémoires. Ne pas oublier Detroit, pour d'abord se rappeler ce qu'on leur doit. Se souvenir que dans des années 60 qu'on célèbre si souvent pour avoir mis dans la famille de Sly Stone blancs et noirs, pour avoir préféré à la guerre l'amour, pour avoir voulu changer le monde, il y avait aussi les ouvriers de Detroit qui n'allèrent pas à Woodstock ni aux concerts de Coltrane ou Ornette. Qui écoutèrent entre autres le son bourrin de la Motown, qui collait si bien aux bruits des machines et des moteurs de Motor City, déjà fantôme des musiques qui sont aujourd'hui les nôtres.

Pierre Tenne

1La scène jazz de Detroit demeure intéressante et active ; mais n'attire plus dès les années 40 et plus encore dans les années 50 les foules des années 30.

2Ce dernier est l'un des premiers artistes à signer des titres intégralement « parlés rythmiquement », comme ils étaient désignés à l'époque. Soit une pratique du parlé-chanté très proche du rap, dont on rappelle qu'il est né à la toute fin des années 70, malgré la jazz poetry des Lost Poets ou des Watts Poets.