Ralph Lavital, élève en chef

Portraits - par Florent Servia - 23 juillet 2017

© Margot Vonthron

© Margot Vonthron

Il est lumineux comme son appartement, dans le 19ème arrondissement de Paris. Ralph Lavital nous a reçu un bon matin dans son une pièce, quelque part entre des étages desservis par un étroit escalier en colimaçon. La conversation a démarré comme si nous nous connaissions, dans l’énumération naturelle des dernières nouvelles. Comme d’être à l’aise avec son nouveau chez soi : « c’est le premier appartement que j’ai où je peux faire un effort de décoration ! ».  Interview pouf canap’. En accrochant à un mur cinq de ses anciennes guitares « impossibles à vendre », car sujettes aux sentiments. Ralph en a marre de Paris mais ne se voit pas vivre ailleurs pour le moment. Le syndrôme du parisien est un choix cornélien tué dans l’œuf quand on évolue dans l’industrie de la musique : « Musicalement, tout se passe ici pour l’instant. Je préfère continuer à me tuer ici, à faire tout ce qu’il faut ». Il vient de sortir un premier album dont le titre ne dit rien de ce « poids de stress » qu’inflige la capitale. Carnaval. « C’est pour moi un moment de l’année où tout le monde se lâche, sans qu’il n’y ait plus de barrière sociale ou de nivellement de la société. Les hommes se déguisent en femme ». Dans cet incontournable culturel, celui qui a été élevé dans les plats traditionnels de ses parents antillais redistribue les cartes : « Je me suis dit que j’allais utiliser toutes mes cultures sans hiérarchie dans cet album ; et faire en sorte que ce soit un bon moment ».

 

Le carnaval des cultures

« Dans ma tête, je suis parisien ». Dans le 13ème, où il a grandi, Ralph Lavital a accompagné son père, chanteur et musicien ; joué dans des bars et bistrots lors d'événements communautaires. Il en tirera une aisance naturelle à l'instrument. En filigrane, il a appris le classique au Conservatoire, puis le jazz à la Sorbonne, en Licence de Musicologie. « Ma vraie première expérience de jazz, je l’ai eu dans le Big Band de Laurent Cugny à la Sorbonne. C’est avec lui que j’ai appris à lire une grille, improviser de manière plus jazz… ». Avant qu’un autre Laurent ne parachève l’œuvre. A l’EDIM, Ralph Lavital trouve en Laurent Coq, son prof de compo, un mentor « qui t’apprend autant à ouvrir qu’à connaître les bases. C’est un genre de ciment, un bon matériel pour bâtir ». Le pianiste, qu’il dit « monstrueux », l’a appelé après ses 3 ans à l’école pour enregistrer un disque. « Je n’oublierai jamais ce moment là, parce que je n’en revenais pas. Je suis tombé par terre. J’étais toujours un peu l’élève. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse avec lui ? ». De cette expérience, le guitariste a grandi, profitant d'une occasion unique et peu courante, tirant de la matière à travailler de leurs tournées en Afrique de l'Ouest et du Sud, aux Etats-Unis et en France… « Ca m’a appris à être rigoureux. Un gars comme ça te tire vers le haut. Tu sais que tu peux pousser tes compos. C’est vraiment quelqu’un d’important dans ma vie ». De sorte qu’il l’a érigé au rang de Directeur Artistique de Carnaval, en une mission de conseil en codas, intros et autres formes, au compositeur ; et de soutien au nouveau leader stressé en session d’enregistrement studio. « Je suis incapable de tout diriger. Être à la fois derrière le micro et gérer les parties des autres. Le 1er jour j’ai essayé et ça a fait foirer toutes les prises. C’était bien d’avoir Laurent. Il sait faire ».

 

Une nouvelle ère
Pas simple d’être leader, « surtout quand tu as l’habitude d’être sideman ». A l’école du faire, Ralph Lavital a compris combien les plaintes de sideman omettent ces complexités. « C’était enrichissant. Pour moi ce n’était pas un choix. J’ai toujours eu envie de jouer ma musique avec d’autres musiciens. Pas forcément de les diriger ». Ce que confirme Laurent Coq qui voit dans ses compositions « quelque chose de très naturel, qui se fabrique de manière physique, par devers lui qui n’a qu’à l’accueillir. Mais c’est du travail, et Ralph était un peu branleur. Des fois il m’arrivait de lui dire qu’il avait écrit sa compo entre Bagneux et Arcueil-Cachan, dans les transports [c’est-à-dire d’un trajet entre deux stations, sur le RER B]. J’essayais de lui montrer qu’avec du travail, la récolte serait cent fois plus belle ». De leur rencontre, le pianiste garde un souvenir vivace : « voir arriver un gars comme Ralph dans ta classe, c’est un cadeau de la vie. C’est comme si on donnait à un paysan un champ très fertile dans lequel tout pousse et qui donne beaucoup. »  Au rang des conseils, plusieurs années après l'école, Laurent Coq lui dit aujourd’hui veiller à « se maintenir un jardin secret dans le tumulte des propositions, où il doit parvenir à se consacrer à ce qui lui est le plus personnel. Ralph est un vrai compositeur. Il a des choses à écrire et c’est une hygiène à laquelle il faut consacrer du temps ». Il faut savoir prioriser, dirait un manager d’entreprise. Comme on apprend à dire non quand toutes les cases sont remplies dans l’emploi du temps. Ce qu’a découvert Ralph Lavital avec Carnaval, c'est cette impossibilité de tout bien faire tout le temps et ainsi de satisfaire à ce que l'on exige des artistes. « On a tendance à bien bosser pour les autres parce que c’est une histoire de réputation. Mais quand tu bosses pour toi, c’est comme si ton projet te représentait. Tous tes défauts sont dans ton projet ». Avoir le trac ne l’aide pas. « C’est la misère ! Hier encore, j’étais en train de paniquer en annonçant la sortie officielle du disque sur Facebook. Ça fout la patate et la pression en même temps ! Je me disais que c’était mon projet, mon nom, mes photos. »

 

Créer, assumer.

Une pression que Ralph Lavital n’a pas dans les projets des autres. « C’est le côté taff », dit-il. Celui où jouer revient à remplir son frigo et s’assurer l’intermittence. Outre la musique antillaise, ancrée en lui, et les aller-retour réguliers aux Antilles, où il a appris à « tenir un riff pendant 3min30 » et dont il apprécie la transe et la danse, le guitariste s’aventure dans des tournées de variété : « Il y a le côté rigoureux d’un show millimétré où tu dois à la fois changer de guitare entre les morceaux et faire un step de danse. » Rire et en retenir les avantages, comme celui d’apprendre les ficelles du métier, n’efface pas les quelques concerts « pourris » qui le hantent parfois plusieurs jours durant. Et le ramènent vite au sérail. « C’est impossible pour moi de ne pas faire des trucs plus créatifs ». Comme de se laisser aller au chant alors qu’il n’aimait pas le faire en public jusqu’à présent - par gêne de se mettre en avant - ou de niveler sur un même plan sa culture caribéenne, la tradition jazz, le jazz new yorkais - « mon côté Rosenwinkel » - et la musique romantique française. « Derrière les beaux accords et les beaux arrangements de cordes, il y a toujours un truc très poétique et intime, que j’adore et que j’ai voulu retranscrire dans l’album. » A carnaval, les déguisés s'assument toujours.


Autres articles

Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out