Yussef Kamaal, Atout paire 

Par Florent Servia - 2 février 2017

Le duo dans les locaux de la Worldwide FM à Londres © Margot Vonthron

Le duo dans les locaux de la Worldwide FM à Londres © Margot Vonthron

LONDRES, 5/5

Trois jours passés à Londres, à la rencontre d'artistes remarquables. Yussef Kamaal, nouveaux chouchous chez Brownswood, le label du dj/producteur Gilles Peterson. 

Les têtes se tournent quand Yussef Dayes et Kamaal Williams débarquent. Ils ne passent pas inaperçu, par leur accoutrement - très hip-hop - d’abord et par leur tenue. Dans les locaux de la Worldwide FM, l’équipe de Gilles Peterson semble guetter les blagues du coin de l’œil. Ici on connaît assez les deux loustics pour les voir venir, eux et leur causticité. Mi-sérieux mi-blagueurs, ils jouent la comédie et savent que la galerie s’en amuse. Yussef est en retard, Kamaal encore plus. Le premier s’impatiente du temps que met le second à venir mais préfère l’attendre, pas très réjoui par l’exercice de l’interview, quoique conscient de son importance. Kamaal exprimera à voix haute cette impression dès les premiers instants de la discussion. Ne pas trop en dire pour entretenir le mystère. Enfiler son bonnet rehaussé d’une capuche avant que la photographe ne continue d’œuvrer à son insu, un geste que Henry Wu (l’alias musical de Kamaal Williams) justifie par une distinction souvent oubliée des musiciens : « J’ai appris à séparer les deux aspects : le business, où tu te considères comme un produit, et l’amour de la scène. Sinon tu deviens trop émotionnel et cela t’affecte outre-mesure ! ». Niveau business, pour eux, ça va. Les années passées à sculpter leur matière prennent forme. « Nous avons commencé à planifier les choses. Nous ne le faisions pas auparavant. » Leur travail est enfin reconnu et comme toujours dans ces cas là, les musiciens s’étonnent que l’on puisse y trouver de la nouveauté. Ils font ça depuis des années, traînent leurs sneakers dans le tout Londres, avec une préférence pour le sud-est de la Tamise, leur hood à eux. 

Black Focus, le premier album de leur collaboration prend des tournures de consécration. Une forme de hype est née autour de cette paire rythmique qui accorde batterie incisive et clavier aérien. Avec eux, une basse électrique indispensable à leur projet. Elle ajoute une consistance grasse et mélodieuse à la texture d’ensemble. Quand l’envie lui en prend, la paire transforme le trio en quintet ou sextet de vigueur, avec une section de soufflants à l’appui.  Les influences sont données du bout des lèvres, vagues et révélées par dépit. Ils ne voudraient pas être pris pour des copycats. Yussef Kamaal a son identité. Il ne faudrait pas la limiter au jazz-funk des années 70, première référence donnée par le batteur. On entend aussi le broken-beat. Deux genres hybrides où le jazz tient son rôle, infime, liminaire. De Herbie Hancok à Kaidi Tatham. Mélanges de mélanges. Yussef Kamaal. 

Côté perso, un jeune papa contraint de faire tourner des affaires exclusivement musicales après des années de petits boulots en responsabilité assumée. Henry Wu s’épanche quelques secondes. Pas si secret. Le mérite n’en est que décuplé. La musique malgré la galère. La persévérance et le succès. Là sont les ingrédients des plus belles success stories. Henry Wu est quasiment autodidacte. Yussef Dayes aussi. Il tique à la question des études en musique. Y a-t-il eu passage à l’école ? Oui, mais pas marquant. Ce qui compte ? L’enfance, les groupes avec les frères, les heures de plaisir passées à l’instrument à imiter les batteurs sur disques, à  « écouter du jazz fusion, du reggae ou du grime », tout comme Moses Boyd, batteur londonien lui aussi inévitablement touché par le phénomène rap local. Pas de produit de conservatoire et une insistance sur le vécu, sur la musique comme point d’ancrage au quotidien. Avec ses frères, Yussef a créé United Vibrations, un quartet groove qui marie soul, funk, afrobeat ou rock et que l’on a entendu sur les scènes de France et d’ailleurs, impulsé par le travail d’Antoine Rajon, leur tourneur. 

Ils veulent « faire bouger les gens ». « Des fois, j’ai l’impression que le jazz est trop cérébral, précise Yussef Dayes. Nous nous concentrons sur l’état d’esprit. Nous avons l’habileté technique, ne te méprends pas. Mais la vibe est très importante, interagir avec le public, lui faire sentir la connexion. C’est ce que nous essayons d’apporter. » Un ego encore jeune leur fait chérir l’affranchissement et la différence. Pas comme le jazz ni comme les autres. Henry Wu nous demande naïvement si pour nous, Shabaka Hutchings, Moses Boyd, Sarathy Korwar et eux sont les constituantes d’une même scène, actuelle et en pleine bourre. Le piège est tendu. La question, malicieuse. Elle permet à Yussef Kamaal d’accentuer leur individualisme. « Nous sommes londoniens, nous avons grandi ici, contrairement à Shabaka qui vient des Barbades ou Sarathy d’Inde. » Dans leur musique, Londres, ce mélange de house et de jazz, signature de la capitale endossée par Gilles Peterson qui établit la connexion entre les deux, par ses goûts et ses trouvailles depuis des années. Mais au-delà de ce que la paire veut bien reconnaître, les renvois d’ascenseurs entre eux et les musiciens susnommés esquissent bel et bien les contours nets d’une scène aujourd’hui très active. C’est sûr, il se passe quelque chose de l’autre côté de la Manche, un vent de liberté et de création dont les musiques les plus créatives ont besoin. Comme leurs confrères, Yussef Dayes et Henry Wu ont tout l’air de profiter de cet instant de bienveillance avec leur travail. Et nous d’en chercher, de l’autre côté de l’hexagone, des versions autrement vivifiantes.


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