Paul Lay, jeune maître

Par Florent Servia - 18 février 2017

© Margot Vonthron

© Margot Vonthron

Il vient du sud, s'est fait une place de choix à Paris, avant de rayonner sur les scènes du territoire national et étranger. Classique. Pianiste respecté par ses confrères, chéri des instances majeures du jazz français. Il y a trois ans il était déjà question de l’inviter dans l’une de nos émissions Tapage. Le rendez-vous a été manqué. Mikado nous avait convaincu, et nous n’étions d'ailleurs pas les seuls. En mars, Paul, sort deux albums simultanément, deux trios, l’un avec batterie, l’autre avec voix. Toujours sur le label Laborie, dont le directeur, Jean-Michel Leygonie est un exemple de collaborations au long cours, de fidélité et prises de risques pour le développement des carrières. Cela fait presque dix ans qu'il suit le pianiste dont il a sorti le 1er album, Unveilling, en 2009. 

L’an passé, la sacro-sainte Académie du jazz - où une cinquantaine de journalistes de jazz se réunit - l’a élu jazzman français de l’année en lui attribuant le prix Django Reinhardt. Les prix, Paul en fait la collection sans trop la ramener : « Après ça fait bête de concours et c’est tout sauf comme ça que je vois la musique. Mais il faut reconnaître que ça aide pour s’insérer. » Il y a eu le Grand Prix du disque de jazz de l'Acadamie Charles Cros (2014), le concours de Jazz à la Défense, une finale au concours Martial Solal et une 3ème prix ex-aequo avec Tigran à un concours de piano en Russie. Un parcours bien dans les rails, réhaussé d’une intégration dans la classe jazz du Conservatoire National Supérieur alors qu’il n’était pas majeur. Du concours d’entrée, il se souvient « avoir pris beaucoup de plaisir ». « J’avais travaillé d’arrache pied et on a réussi à construire quelque chose ensemble ce jour là », précise-t-il. Ensemble, c’est-à-dire avec le contrebassiste et le batteur mobilisés par le jury pour accompagner les candidats. Paul Lay a justement repris le fleuron ses dernières années, parce que « c’est toujours sympa de revoir les profs et prendre la température des nouveaux profils ! ».

Au-delà de l’aura de premier de classe, l’implication totale, spirituelle et intellectuelle dans la musique. De ces années Conservatoire, il s’attarde principalement sur la classe de Musique Indienne tenue par Patrick Mouthal : « Je lui dois beaucoup dans ma construction de musicien. Il m’a fait voir la musique plus largement. Ce qui est génial avec la musique indienne, qui a de nombreuses similitudes avec le jazz, c’est que tu n’as pas le droit au bavardage. Chaque note a un sens, une histoire. Il y a une manière de s’engager tout en se désengageant, un laisser-faire qui te permet de développer des aller-retours entre toi et l’instrument. Plus tu l’écoutes, plus il va te donner. Chez les Indiens l’instrument est sacré. ». Ces propos, Paul Lay les mesure. Lentement, il les a choisi par soucis de clarté, s’ingéniant à ce que le sens ne se perde pas dans des propositions labyrinthiques, dressant les parallèles entre certains modes indiens et certaines gammes de jazz, entre les rythmes ou la façon d’improviser et concluant sur l’évidence : « Patrick Mouthal n’est pas qu’un professeur de musique indienne, c’est quelqu’un de spirituellement très avancé ».

Avec les années, le pianiste a plus retenu l’esprit que la lettre de cet enseignement. Le lâcher prise, idéal musical, facteur d’excellence, et humain, facteur de bienséance. Sur scène, c’est laisser une part importante à l’imprévu, l’accepter et même en jouer. Dans l’écriture, c’est « prévoir le moins possible », détaille-t-il. Faire avec ce qu’il advient, n’est-ce pas là un signe de maturité ? Pas que. De praticité, aussi. « Les distances géographiques ont fait évoluer mon écriture vers un matériau plus simple à mettre en place. » Avant, Paul Lay avait plus d’exigences quant au respect de ses compositions. Humainement, le lâcher-prise ôte le lourd poids de l’ego, bonheur et malédiction de l’artiste, et, plus largement source d’arrangements avec soi-même en société. C’est le thème majeur de The Party, l’un de ses deux albums qui sortent en février. « En soirée, on peut ne connaître que peu de monde. J’aime voir comment chacun gère sa propre image, comment on fait miroiter son égo. C’est intéressant, même pour moi. Tu peux voir dans quelles circonstances tu es à l’aise ou non. Qu’est-ce que tu fais pour y remédier, comment les autres, eux, font, comment ils peuvent en rajouter des tonnes pour paraître à leur avantage… C’est le jeu des masques, pour moi. ». La fête comme objet d’étude plutôt que moment de prédilection. Il y prend plaisir mais a « à tout prix besoin de ces moments de recueillement, d’un espace paisible pour travailler, pour vivre ». Signe d’un tempérament réfléchi, il balance son propos avec cette phrase de philosophe : « j’aime l’autre ». Comme si on en avait douté ! Pour lui, les soirées servent aussi « à travailler à fond sur soi afin de ne pas se contenter des préjugés que l’on développe dès la première impression et accepter toutes sortes de personnes, mêmes celles que l’on exècre a priori. Il faut essayer d’aller au-delà pour être plus tolérant. » Paul Lay est toujours en formation, flirtant plus avec le doute qu’avec les certitudes quand il s’agit du « moi ». Un constat qui devient cependant indiscernable au piano, terrain de jeu où il règne en maître, où il peut s'élever et s'oublier un peu. « Il y a le savoir-faire, mais surtout le faire-savoir…! On n'est pas formés pour ça. Il y en a qui sont naturellement très bons pour parler de leur projet. Moi pas trop, mais il faut jouer le jeu, alors je prends mon téléphone et j'appelle, j'envoie des mails pour avoir des concerts. J'ai de la chance d'en vivre. Les temps sont difficiles ». Et sur scène ? Paul Lay est-il blagueur ou conteur prolixe ? « Je ne parle pas trop. Je ne suis pas un grand orateur. Je ne suis pas le plus réactif, surtout quand c'est très officiel comme ça. Je me sens vraiment bien quand je joue. »

C’est finalement à l’évocation de son mini-moi, que les mots s’entrechoquent en une heureuse animation. Elle est là la joie, entière, consumée. Il y a bien eu l’obligation de se conformer à « des horaires de boulot traditionnels » :  « Ça m’a gonflé, c’était déstabilisant ! Mais je me rends compte que j’avais plus de temps que je ne le pensais ». La question de l’éducation musicale de ce jeune fils d’un an et demi était inévitable et c’est là qu’a pris la ferveur du papa gaga pianiste. « Il commence à jouer plusieurs notes, pas forcément en même temps, mais il garde le même rythme. Et moi j’improvise à côté, il kiffe, il voit que j’ai les mains à côté de lui, qu’on construit quelque chose ensemble. Bon, comme c’est une pile ça dure 40 secondes. Mais il se régale ! » Et d’ajouter, entre autres anecdotes : « J’ai halluciné quand l’autre jour il s’est mis à répéter une note et à chanter au-dessus, sa voix basculait sur sa hauteur ! Il chantait un fa en jouant un fa. Du coup je lui ai déplacé le doigt sur la note d’à côté et il a fait pareil. C’est ludique mais vraiment puissant ! ». Les parents de Paul, non-musiciens, aiment à raconter une anecdote qui les rend fier. À l’âge de 3 ans, il reproduisait les chants appris à l’école, sur un petit piano portable, un jouet casio, qu’ils lui avaient offert quelques mois plus tôt. A moitié moins de son âge de l’époque, son fils lui a déjà fourni les siennes, d’anecdotes. « Mouthal m’a dit à sa naissance : « Ah, Paul, tu as enfin trouvé ton gourou ! ». C’est tellement un reflet de nous ! On apprend… ». Apprendre, toujours. 


AUTRES ARTICLES

Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out