Jean-Marie Machado, juste la musique 

Par Pierre Tenne - 27 janvier 2017

Crédit : Christophe Charpenel

Crédit : Christophe Charpenel

C'était presque trop évident. Sous notre nez. Il s'est demandé : « et si le sujet principal, c'était les musiciens ? » Si on parlait musique ? Faut dire que l'habitude s'est perdue en chemin: « c'est toujours plus facile si tu fais un spectacle avec un thème déjà connu, Cendrillon, Barbe-Bleue ou je ne sais quoi... ». Il parle de musique, sérieux, passionné, expérimenté mais toujours vierge d'une quelconque satiété, jamais blasé. Sa musique, telle qu'en elle-même.

Jean-Marie Machado échafaude la clarté réelle de ces mots, en quête de cette évidence à rétablir autour des musiciens, de la musique et de son public. « Je voulais que le public voie les musiciens comme je les vois, avec un vrai son. » Le son est le principe d'un questionnement musical fasciné de vérité, que le pianiste entend restituer aux auditeurs comme aux musiciens à travers ce qu'il nomme lui-même une « mise en scène de l'acoustique », dont le but unique est la constitution d'un chemin d'écoute où l'on sait où se perdre, où l'on a toujours à trouver. « Dans notre spectacle, le public cherche les sons, il fouille dans tous les recoins... Mais comme il y a une architecture et un dessin sonore dus à l'écriture et à l'acoustique, il y a un intérêt et une écoute qui peut possiblement être très créatrice. »

La voix forte et calme, qui témoigne assez que Jean-Marie Machado sait ce qu'il veut et ce qu'il fait. « Mon truc, c'est le son. Il y a plein d'autres choses dans ma musique, mais c'est le plat principal. Si vous voulez du groove ou des phrases hard-bop, il faut aller ailleurs... » La logique du discours, autour de quelques éléments saillants, ciselés par une conversation à bâtons rompus, par trente ans de travail. La logique derrière des disques, derrière un statut, derrière un spectacle. « Le premier sens de ce spectacle élaboré autour des musiciens est celui de l'histoire de l'orchestre, qui a maintenant dix ans. » En dix années, en trente années de carrière, le pianiste restitue les deux sources de son identité musicale : le travail - « c'est vraiment le mot » - et les musiciens croisés, ceux qui apprennent et enrichissent. « Un artiste, c'est un univers et une pensée, et quand on le côtoie, c'est cela qu'on apprend. »

 

Le business n’est que rangement et documentation. Un artiste ne doit pas ranger sa musique.

Tant de musiciens croisés. « Nana Vasconcelos m'a appris la musique organique et primitive. » « Dave Liebman m'a appris à peindre des sons dans l'espace. » « François Thuillier est pour moi le premier interprète à avoir répondu à notre rêve de musiques plurielles », et la tribu s'épaissit comme à l'infini. Laurent Dehors, Andy Emler, Joce Menniel, Elodie Pasquier... Les amis, les grands noms, les jeunes à qui une chance a toujours été donnée, tous habitent la parole et la musique d'un musicien qui fait référence à Glissant pour défendre à son tour une créolisation des langages qu'il ne cesse de constater partout, et revendique d'avoir participé avec d'autres à la faire advenir : « Quand j'ai commencé il y a trente ans, on nous mettait à l'amende pour des histoires ridicules... Cette posture ancestrale des étiquettes et des genres ! La modernité est désormais d'accepter une fois pour toutes que les musiques écrites et improvisées sont sœurs. Nous avons deux jambes, et une écrit tandis que l'autre improvise. Je veux marcher avec deux jambes. »

Ce rêve de musique en marche répond à son autre nom de musique en vie. Jean-Marie Machado ne se contente pas de faire exister sa musique dans le public et les musiciens, dans son travail du son et son ouverture qui ne prétend jamais à la spécialisation, bien au contraire... « C'est très beau, les spécialistes, mais ce n'est pas pour moi. » Le fil rouge de sa musique résiste au temps et à l'écoute répétée car cette quête de vérité passant par la musique, la sophrologie, une certaine philosophie, s'est sédimentée autour d'un sérieux et d'une capacité de travail jamais prise en défaut. Travail de la musique et de l'instrument, « tous les jours Bach, presque tous les jours Haydn ou Beethoven, parfois du Art Tatum... », travail sur soi que le pianiste définit comme un essai de « capter le meilleur de nous-mêmes et virer le moins bien ; et travailler beaucoup c'est viser ce niveau de qualité. », travail auprès des institutions dont il récolte depuis quelques années les fruits. Un statut privilégié ? « J'ai combattu pour ça, et je m'en suis donné les moyens. »

Ça, c'est un poste de compositeur associé au Centre Culturel des Bords de Marne, au Perreux-sur-Marne. C'est un rôle dans la diffusion, qui lui permet de promouvoir de jeunes musiciens en phase avec son rêve personnel et collectif de musiques créoles. Ce sont tous les possibles musicaux et humains qu'offre un partenariat sur le long terme avec une institution qui veut rayonner depuis les bords de Marne. Pour le musicien, c'est surtout la possibilité de « s'extirper du business. » Est-ce si paradoxal de voir le rêve musical et philosophique se réconcilier par le statut institutionnel ? Sans doute que non, et Jean-Marie Machado nous invite à penser ce paradoxe comme plus naturel qu'on ne voulait le croire. « On me dit : ''Il fait ce qu'il veut'', mais c'est une démarche philosophique de travail ! Je me suis donné les moyens de faire ce que je voulais ! » Imperceptiblement, le discours se colore d'un militantisme qui n'est jamais rien d'autre que musical, ni plus ni moins : « il faut que la musique réapprenne à vivre dans des lieux. Partout. L'expérience du Perreux-sur-Marne et d'autres doivent essaimer, être porteuses pour d'autres artistes. Je n'ai pas de la chance avec cette situation : nous sommes en train de travailler, et d'inventer quelque chose. »

Cette invention n'est en somme qu'un retour à l'évidence, pour que la musique ne se crée et ne s'imagine que dans la musique - non, ce n'est pas une tautologie... Un programme des plus clairs répond à cette ambition autour du long terme, de la question institutionnelle prise à bras le corps, des lieux, et toujours de la musique, des musiciens, du son... L'évidence, toujours, c'est celle qui transpire des spectacles et du discours. « Je vais chercher des jeunes qui ont des choses à dire et à qui on donne de la place », et sur scène les jeunes sont là, ils ont la place. « le business, ce n'est que rangement et documentation. Or l'artiste ne doit pas ranger sa musique », et Brahms côtoie la samba et Bill Evans. C'est être au service du public, au service des musiciens, en quête d'une musique qui soit relais de tous les langages et de toutes les époques, passés encore en vie et futurs ouverts à l'infini horizon des possibles : « je veux être à cet endroit-là. » L'endroit, par exemple, d'une certaine pièce de Schumann qui deviendrait sienne, « en faire une étrangeté où comme dans un rêve, on entendrait un souvenir de Schumann ». L'évidence restituée de ce rêve de musique, et seulement de cela qui est la musique. C'était tout bête : le son, les musiciens, le public... Sous notre nez. Il fallait le faire.


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