Nicolas Moreaux, artistes sur toutes les lignes

Portraits - par Florent Servia -  25 juillet 2016

© André Gloukhian

© André Gloukhian

Partout où il se rend, il traîne son bonnet, porté à la Cousteau, de bohème dégingandé et sa charpente longiligne de contrebassiste. «Nico» Moreaux dégage une nonchalance trompeuse dans le calme qu’il prend à raconter son art, sa pratique. Derrière ce flegme de façade se cache une éthique d’artiste tenace qui n’abandonnerait rien à l’art qu’il pratique, pas même la bonne qualité de projets pour lesquels il jouerait le sideman à tout faire, quoi de plus normal ? « J’ai refusé beaucoup de choses qui ne m’intéressaient pas artistiquement. Quand je rejoins un projet en tant que sideman, il faut que quelque chose me plaise dans la ligne artistique. J’ai toujours été comme ça, je n’ai jamais couru pour me vendre partout. Je ne suis pas ce type de musicien là, ma démarche est intègre ». Une démarche ni ridicule ni trop naïve. Il n'y a qu'à voir aux côtés de quels leaders son idéalisme se projette ! Tigran Hamasyan et Jeff Ballad sur EPno1 (Verve, 2011) ; Par quatre chemins (Gemini, 2010) et Waterfalls (Gemini, 2013) avec son alter ego guitariste Pierre Perchaud et Chris Cheek, pour le second ; ainsi que les disques très poétiques du multi-instrumentiste Olivier Bogé, son autre jumeau musicien, Imaginary Traveler (Fresh Sound Records, 2012) et Expanded Places (Naïve, 2015). Chantre de l’art pour l’art, il préfère le RSA à l’intermittence. À 42 ans déjà, Nicolas Moreaux a connu plusieurs vies d’artistes. Tireur-filtreur dans une boutique pendant un temps, le contrebassiste s’est adonné à la photographie avant de commencer la contrebasse à 23 ans, au conservatoire, sur les conseils de sa grand-mère, descendante de Berlioz. Une exception à l’heure où l’immense majorité des musiciens professionnels a dédié tout ou partie de leur adolescence à la pratique intensive - et encadrée - de leur instrument. Mais celui qui, petit déjà, dessinait constamment, avant de s'imaginer en école de cinéma, est un artiste animé par le besoin de s’exprimer. Cette poésie de l’être-artiste, portée corps et âme par Nicolas Moreaux, on la retrouve dans la musique qu’il a produit depuis les années 2000 : rêveuse, flottante et, surtout, identifiée. Un univers façonné au fil d’albums adoubés par la critique. Beatnick (2009) d’abord, Fall Somewhere (2012), ensuite. Deux disques parus sur le très respecté label barcelonais, Fresh Sounds Records. L’ampleur du second projet en dit d’ailleurs long sur l’exigence du musicien. Un double album au line-up conséquent que « les programmateurs ne comprennent pas ». Il n'a pas pu le faire tourner suffisamment, malgré son Grand Prix de l’Académie Charles Cros reçu en 2013. Déjà parce qu’il fallait réunir Bill McHenry, Pierre Perchaud, David Doruzka, Antoine Paganotti, Karl Jannuska, Christophe Panzani et Olivier Bogé, ainsi que les deux guests Tigran Hamasyan et Frida Anderson, et qu’il n’a jamais été envisageable, pour lui, de se produire en formation réduite. Ensuite, parce que malgré l’appréciation positive des programmateurs, la conclusion, elle, est restée surtout négative, ces derniers craignant que le public n’accroche pas au projet, que cela ne soit pas adapté.

1973 : Naissance

2009 : Beatnick (Fresh Sound Records)

2013 : Fall Somewhere (Fresh Sound Records)

2015 : Belleville Project avec Jeremy Udden (Sunnyside Records)

2016 : Fox avec Pierre Perchaud (Jazz and People)

Une méprise qu’il explique partiellement ainsi : « On vit dans une société qui est régie par l’argent. Comme les programmateurs ont peur de se planter, ils font des choix très radicaux, et il faut vraiment que les projets rentrent dans tous les cahiers des charges : nom partout, des vidéos, une présence dans la presse » ; rajoutant : « qu’aujourd’hui les programmateurs sont plus sensibles à l’image qu’au son. Il faut faire des vidéos, avoir beaucoup de médiatisation ». Mais l’artiste n’est pas aussi maudit qu’il n’y paraît. Avec son compagnon musical de toujours, Pierre Perchaud, il est co-auteur d’un album remarqué cette année. Fox, un projet onirique, comme à son habitude [avec la photo de pochette, non moins fantasmagorique, signée par ses soins], qui a permis à son comparse Pierre Perchaud d’être nominé pour le prix de révélation de l’année aux victoires du jazz [une distinction finalement obtenue par le pianiste Laurent Coulondre]. Avec eux, sur leurs propres compositions, Jorge Rossy, l’ancien batteur de Brad Mehldau. L’amitié avec Pierre Perchaud, déjà vieille mais peu entamée, s’est entretenue tout au long des albums, qu’ils n’ont jamais enregistré l’un sans l’autre quand ils en étaient leader : « Il est mon binôme de travail. Nous avons passé des heures à être enfermés dans des pièces, à travailler ensemble. Nous nous sommes appelés à chaque concerts. C’est un couple de musicien : esthétique, amical, relationnel...  On a cette passion d’être ensemble, de parler et de travailler ensemble ». Tous deux cultivent un certain lyrisme, que Nicolas Moreaux explique, pour sa part, par un attachement à la chanson et aux standards du jazz américain, fils conducteurs dans sa composition. « Le lyrisme vient de ça. Je compose à la guitare, en chantant les mélodies », affirme-t-il avant d’ajouter, plus tard, une déclaration aux allures de conclusion : « Avant de savoir lire la musique, je trouvais le moyen d’en écrire. J’ai toujours été créatif, c’est viscéral ». La messe est dite. 

 

 

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