Shabaka conte les temps

Portraits - par Florent Servia - 26 décembre 2017

© Margot Vonthron

© Margot Vonthron

LONDRES, 4/5

Trois jours passés à Londres, à la rencontre d'artistes remarquables. Shabaka Hutchings, chef de clique. 

Il est l’une des personnalités de l’année en France. On ne sait pas encore dire si cette considération découle d’une construction de journalistes et de « pros » ou de son activité en elle-même. Mais que son nom ne soit pas encore su de tous ne manque jamais de nous étonner. Car une chose est sûre, Shabaka a arpenté tous les recoins de la France depuis deux ans. Il y a d’abord eu Sons of Kemet, puis The Comet is Coming. De ces deux projets, il est la tête pensante, le grand saxophoniste, planté devant sur scène, qui met le feu durant les concerts. Ils déclinent les parterres debouts dans les salles et festivals de jazz.  Le public s’en trouve rajeuni et les programmateurs, réjouis. Musicalement, on ne sait trop que faire de lui dans le jazz, si ce n’est de considérer à grande mesure sa créativité, impliquée sur de nombreux fronts. Invité par Anthony Joseph sur son dernier album ou Sarathy Korwar sur son premier, on le voit partout. Sarathy et Moses (Boyd) se montraient tous deux admiratifs du rythme effréné de concerts soutenu par le saxophoniste, lorsqu’on les rencontraient à Londres.

Le même jour, l’intéressé nous avait donné rendez-vous dans le salon de thé d’un supermarché bio de Dalston, l’East London populaire et grouillant où semble s’établir un début pernicieux de gentrification. Le froid et la partie de flipper que nous faisaient jouer les musiciens dans le tout Londres ne pouvaient peser face à Shabaka fatigué, fraîchement débarqué à Londres avec sa valise, de retour d’un concert à l’étranger : « je suis toujours fatigué, mais je peux fonctionner ainsi ». Il dit aussi : « plus tu joues, meilleur tu deviens », ou « je ne serai pas physiquement capable de faire ça toute ma vie. Mais je vais continuer à en faire le plus possible pendant 4-5 ans. Ensuite je prendrai une pause. ». Plus pied sur terre qu’il n’en a l’air, Shabaka Hutchings nous a livré les fruits de son analyse du système de programmation actuel avec clairvoyance, comme un bon professionnel qui a toujours un temps d’avance. Conscient qu’un festival évite de programmer plusieurs années d’affilées un musicien et son projet, par soucis de diversité, Shabaka a vite compris que varier les projets change la tendance du tout au tout, surtout quand leurs esthétiques respectives les distinguent. Après deux ans et un accueil important pour Sons of Kemet et The Comet is Coming, Shabaka a sorti un album à son nom qui l’amène vers une autre forme de transcendance, plus assise, cette fois. Shabaka and the Ancestors a conquis et devrait lui valoir un nouveau tour de France en 2017. Wisdom of Elders arrive sous la forme d’une résolution pour des journalistes « qui ne savent pas toujours où placer The Comet is Coming ou Sons of Kemet ». Enfin, Shabaka Hutchings peut s’installer sur les ondes de programmes radiophoniques. Enfin, Shabaka fait du jazz tel que le plus grand nombre peut l’entendre. Histoire d’entretenir le flou, il a enregistré ce mois-ci un album à la clarinette accompagné d’un quartet à cordes. « Il faut casser la boucle, sortir de la niche dans laquelle tu t’es fait identifier. Tes projets se nourrissent les uns les autres et la nouveauté permet de faire réévaluer tous tes projets selon un nouvel angle. Tu pourras être appelé pour différentes raisons ». 

Joue-t-il encore du jazz ? Le jazz des standards et des petits clubs. « Pas de jazz avec J majuscule, même si j’aime le faire ! D’ailleurs j’ai un concert de jazz à Londres le week-end prochain. Je m’en réjouis ! En général, je joue dans des groupes avec des compositions et plus trop de standards ». Ca, c’était à l’époque des études du jeune vingtenaire, des jam sessions et des gigs quasi-journaliers dans un Londres où les petits lieux ne manquaient pas. « Puis, le gouvernement a imposé aux bars de détenir une licence pour avoir de la musique live. Ca a tué les petits lieux où l’on pouvait jouer. Ils sont revenus dessus il y a deux ans. » 

Pour sa part, Shabaka a choisi ses propres directions, avec l’idée que « jouer de la musique est une expérience transcendantale. Si la musique que tu écris est plus simple, tu t’enlèves ce soucis de l’appliquer correctement, dans ses complications, et permets aux musiciens d’atteindre cet espace transcendantal. C’est un équilibre entre les deux : rester deep et permettre aux musiciens de se laisser aller ». Le choix est assumé pleinement, il fait reconnaître au saxophoniste originaire de La Barbade avoir « arrêté d’être impressionné par les choses qui ne [le] touchaient pas. », et que « même les génies peuvent être ennuyeux ». « Il faut admettre cela », insiste-t-il, avec la crainte de ne plus distinguer la technique de « ce qui pétille ».  Derrière ces paroles, un Shabaka Hutchings qui a la tête sur les épaules, sait où ses envies artistiques l’amènent et pourquoi.  Les habituels rejet et dépit des musiciens face au business laissent place à l’indifférence chez lui. On lui demande comment il gère l’intérêt soudain de la presse pour sa musique. Il répond qu’en Angleterre cela s’est fait plus progressivement qu’à l’étranger, mais qu’il ne ressent de toute façon « rien de particulier ». « Je me dis juste que je vais devoir faire davantage d’interviews. Mais en général, je ne suis pas très sentimental. Je fais les choses et m’en détache facilement ».

La réponse est déroutante, parce qu’elle le place au-dessus du petit jeu des passions dans lequel nombreux se perdent. Professionnel clairvoyant sur sa profession, Shabaka flirte avec la sociologie. « Aujourd’hui, quand on joue du jazz en costard, immobiles sur scène, on empêche à beaucoup de gens de s’identifier à ce que l’on fait. Tout est signifiant. C’est une partie de la société que l’on touche et que l’on exclut par la même occasion. Dans le public, les gens vont se dire « ils ne sont pas comme moi». Lucide, il explique :  « si tu veux attirer une certaine audience, tu dois donner l’impression d’en faire partie ». Et de préciser : « je traîne dans une scène pour laquelle j’ai envie de jouer. On joue pour une audience, un public. Certains artistes n’aiment pas l’admettre ». Voit-il une limite possible à son audience ? « Oui, mais elle est souvent plus haute qu’on ne pourrait le croire ». Et, visionnaire, il tire un constat heureux : « je suis sûr que dans dix ans il y aura une mode autour du jazz ». 


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