© Margot Vonthron

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Londres 2/5

Trois jours passés à Londres, à la rencontre d'artistes remarquables. Sarathy Korwar est programmé le jeudi 3 novembre aux Bouffes du Nord, à Paris, dans le cadre du festival Worldstock. 

Il nous a donné rendez-vous dans un lieu qui, l’air de rien, a du sens. A son arrivée à Londres, Sarathy Korwar jouait des tablas à côté du Southbank Center, sur la promenade qui longe la Tamise, non loin de la grande roue et du Jubilee Garden où nous nous sommes assis. C'est directement d’Inde qu'il a débarqué dans la capitale anglaise, il y a six ans, pour faire ses classes de batterie et de tabla classique, sous l'autorité de Sanju Sahai, à l'école des études africaines et orientales. Là-bas, il a travaillé à l'adaptation de la musique indienne sur des instruments non-traditionnelles. Bien vu. Son cursus colle parfaitement à la richesse du terreau multiculturel londonien, où il sent que « c’est un bon moment pour faire du jazz ». « C’est excitant. Une musique fresh se fait en ce moment ». Il en fait parti, lui qui a obtenu une bourse de la Steve Reid Foundation -  lancée par Gilles Peterson et parrainée par Four Tet ou Floating Points - et dont l’album est sorti sur Ninja Tune. Cet été, il a assuré toutes les premières parties de Kamasi Washington pour sa tournée au Royaume-Uni. Une opportunité qui lui a permis de jouer devant un public massif, réceptif à sa musique et friand de ses disques - il en a vendu beaucoup après ses concerts. Depuis la parution de Day to Day en juillet, trois des titres de l’album ont déjà été remixé par des djs (Tenderlonious, Emanative, ou Photay). Il paraît pourtant loin de tout cela, celui qui s’est intéressé à la communauté Sidi de Gujarat, lancé par curiosité et intérêt intellectuel dans une démarche d’ethno-musicologue. Sarathy Korwar ne fanfaronne pas. Ni son allure, ni sa façon d’être ne trahissent l’excès de confiance. Cela irait à l’encontre, de la musique qui le fait vibrer.  

« Dans la musique que j’écoute, il y a souvent cette idée de s’oublier complètement dans la musique. J’aime ça, cette expérience transcendantale. On le trouve dans la plupart des musiques religieuses : se laisser aller ». Il n’est pas religieux, les sidis de Gujarat, eux, le sont. C’est l’ethno-musicologue Amy Catlin-Jairazbhoy qui l’a mis sur leur chemin. Il s’informait depuis quelque temps sur les Sidi, communauté venue d’Afrique de l’Est, en tant que marchands puis comme esclaves. « Elle m’a parlé de leurs instruments, et en particulier un Malunga, un arc qui ressemble exactement au berimba [instrument brésilien]. Les deux viennent sûrement du même endroit en Afrique ». 

Sa fascination pour l’histoire de cette communauté soufi, et donc musulmane, qui chante aujourd’hui encore en swahili [groupe de langues bantoues d'Afrique de l'Est], sans toutefois en parler la langue, l’amène à leur rencontre. D’une mère Gujarati, à l’Ouest du pays, et d’un père Kannadiga, au Sud, Sarathy est né aux Etats-Unis, mais a toujours vécu en Inde, où il a notamment vécu dans la région de Gujarat. « C’était très facile d’établir un rapport, très décontracté. Ils ont été accueillants, quoi que je sois très différent d’eux ». Gamin de la ville, nourri aux musiques religieuses comme au rock, au jazz et à l’anglais, le joueur de tablas parle au moins la même langue que la communauté sidi de Gujarat. Un avantage qui lui a facilité sa rencontre avec eux. Depuis Londres, il a d’abord cherché à les joindre par téléphone. Sans succès. Puis, un jour, fatigué de ces échecs successifs, il les cherche sur Facebook et leur écrit, avant d’obtenir une réponse, moins d’une heure plus tard. Sur place, Sarathy les a enregistré dans leurs maisons :  « J’ai passé du temps avec eux, ai essayé de comprendre leur culture. Nous avons échangé sur leur rapport à la musique. Parce qu’ils sont aussi des musiciens freelance, sauf qu’ils font de la musique religieuse. Tous leurs morceaux sont dédiés à Dieu. Il s’agit de leur façon de vivre. C’est plus sérieux ». Les rencontrer c'était aussi aborder la migration sous un jour positif, en des temps où le sujet est au centre de l'actualité : « je voulais comprendre l’histoire migratoire des peuples, ce qu’ils ont amené avec eux. Combien de ta vie tu peux prendre et amener ailleurs. C’est aussi vrai pour moi, qui suis parti d’Inde pour Londres, où je suis un immigré ». Comprendre : Day to Day reflète l’identité de son auteur. C’est-à-dire, un mélange de musique traditionnelle indienne et d'un jazz marqué du sceau de Coltrane. 

A l’avenir, compte-t-il étudier les traditions soufis d’Afrique du nord, elles aussi musiques de transe ? « Non, le projet est plus honnête s’il se concentre sur l’Inde où il y a déjà beaucoup à faire avec toutes ces communautés ». En décembre, il y retourne avec un enregistreur, pour quelque temps, dans le but de se rapprocher d’autre communautés et de les enregistrer. Objectif opus 2 à l’été prochain. Sans que le schème des sidis ne soit reproduit exactement. Sarathy a déjà d’autres idées de collaborations musicales et souhaite laisser libre cours à l’aventure, un peu comme un anthropologue qui, dans la mesure du possible, se rend sur le terrain sans idées préconçues sur le peuple qu’il y trouvera. S’il le pouvait, Sarathy passerait « deux-trois mois par an en Inde » où il aimerait « prendre part à la scène musicale qui se développe », de façon très prosaïque. Comme il peut explorer la transcendance en s’interessant aussi au quotidien, en intitulant son album day to day : « Il s’agit de prêter attention à de petites choses. J’aimerais le faire davantage moi-même. Rester éveiller jusque dans nos habitudes. Ce n’est pas rien de se promener chaque jour, c’est très important. Cette idée que le quotidien compte, qu’il faut le voir autrement qu’à travers l’ennui.». Il se réfère aux couvertures en patchwork de tissus usagés faites par la communauté Sidi comme une métaphore d'un quotidien, « qui peut être heureux et coloré ». 


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