Margot Vonthron

Margot Vonthron

Londres  1/5 

Trois jours passés à Londres, à la rencontre d'artistes remarquables. Le premier, Jordan Rakei, nous a séduit à la fin de l'été avec la parution de Cloaks

Les conséquences du succès relèvent de l’inconnue pour ceux qui ne le côtoient pas. L’on minore l’immense violence extérieure et intérieure qu’il peut causer. Jordan Rakei, chanteur australien installé à Londres depuis deux ans, en mesure peu à peu les effets sur sa personne, en bon cobaye de sa propre réussite. Non pas par des hordes de fans. Presque 28 000 personnes le suivent sur Facebook, beaucoup sans qu’il y ait de quoi lui rendre la vie impossible. C’est de sa propre vanité que Jordan Rakei s’inquiète. N’est-ce pas se fourvoyer que de se mettre en quête du succès, de la reconnaissance, de le souhaiter puis d’en jouir ? Ne s’agit-il pas avant toute de faire de la musique, de créer ? C’est un jeune homme heureux mais tourmenté qui s’est ouvert à nous dans un café de la gare de King’s Cross, à Londres. Un homme qui se cherche encore, que le non-accomplissement emmène sur les chemins du travail, de l’espoir et des réjouissances qui ne ménagent pas la construction figée, stabilisante, d’une identité d’adulte. Rien de plus sains que ces questionnements. De rassurant aussi, tant d’autres n’ont vu aucun inconvénient dans le gargarisme de la célébration de soi. Quand le chanteur Sam Smith lui a écrit sur Twitter, Jordan Rakei s’est enflammé, tout excité de prévisualiser sa célébrité future. Cette joie, il la présente finalement sous des auspices éphémères et contrariantes quand il raconte s’être demandé rapidement s’il s’agissait de ça : être connu et tout faire pour. 

Sous la surface de son « faux moi », visible et phare du paraître, se cacherait sa véritable identité, son « vrai moi ». Cloak, c’est justement 1.la cape, 2.le manteau ou le verbe 3.masquer. Jordan Rakei porte cette dualité de l’être à bout de discours, avec la conviction presque naïve d’avoir mis le doigt sur quelque chose de profond : « A la naissance, tout le monde est gentil. Puis l’environnement altère les individus » ou « Si tu es né aux Etats-Unis, tu ne seras pas le même que si tu étais né en Chine ». Ok. Subsiste alors en chacun cet être originel, fondamentalement bon et distinct du faux moi trompeur et malmené par la vie quotidienne. Maurice Merleau-Ponty parlait de visible et d’invisible, s’attachant justement à montrer que rien de tout cela n’était distinct. Il n’est pas le seul, évidemment, à avoir compris que l’identité est un entrelacement complexe de choses. Qu’une part de Jordan Rakei a besoin de reconnaissance. Elle ne devrait pas tarder. L’australien a été repéré par Pitchfork qui le programme sur les scènes avant-garde de leur festival parisien, le 26 octobre [aujourd’hui]. Son départ de Brisbane, la ville de sa première vie, paie. Il a joué avec Disclosure, « ce qui n’aurait jamais été possible si je n’avais pas emménagé à Londres », et déjà tourné dans plusieurs pays d’Europe : « cela m’a fait perdre de l’argent. J’étais d’abord révolté, puis j’ai compris que c’était nécessaire, qu’il faut traverser cela ». Investir pour l’avenir, ce qu’il aurait moins eu besoin de faire à court terme en Australie, où il « pouvai[t] potentiellement toucher de plus gros cachets et connaître plus de confort ».

2013 : Franklin's Room

2015 : Groove Curse

2016 : Cloaks

2016 : Featuring sur « Masterpiece » de Disclosure

Heureusement, tout va pour le mieux à Londres, où la vie à toute allure lui a fait perdre des kilos dès les premières semaines. « J’ai le sentiment de bien m’en sortir, même si je ne gagne encore presque pas d’argent. Mes amis pensent que je suis riche, parce que je suis sur l’album de Disclosure ». Il en rit. Avec son talent et ses premiers E.P comme CV, Jordan Rakei a fait comme tout musicien : des rencontres. Parti de rien dans la mégapole, il était tout le temps en concerts, faisait des rencontres et a aujourd’hui le sentiment de s’être créé un bon réseau. Sans que cela ne coupe dans sa quête de soi. Par la méditation, d’abord. Routine débutée à Brisbane qu’il trouve le temps de perpétuer à Londres et qu’il aimerait transmettre à d’autres artistes, « afin qu’ils puissent se trouver ».  Cette constante de la reclusion chez lui l’amène à ne plus se fier aux médias. Il explique : « Avant que je n’aille jouer en Russie l’année dernière, j’imaginais le pays comme un endroit effrayant à cause de ce que les médias en disent. Maintenant je me dis que j’adore la Russie ! C’est une épidémie de lavage de cerveaux, un système qui essaye de te faire penser d’une certaine façon. » Même chose pour la composition de son album, Jordan Rakei s’est mis à écouter des histoires de vies en podcast plutôt que de la musique. Procédé étrange qui lui a permis d’améliorer son écriture, « parce que les invités s’expriment très bien », tout en la rendant plus personnelle. « Pour mon premier EP, j’ai écouté principalement Fat Freddy’s drop. Du coup, l’EP avait un côté très reggae. Ensuite, à force d’écouter D’Angelo, mon 2nd EP avait une couleur très soul. Je me suis senti trop influencé, alors j’ai décidé d’écouter moins de musique pour composer Cloaks. Et je le trouve plus unique. J’ai trouvé mon propre son. »  « Du post-apocalyptic jazz ? », lui demande-t-on. Ca c’était il y a longtemps, quand « Hiatus Kaiyoté avait défini leur genre musical comme du “transformative electronic funk” ou quelque chose comme ça ». Il y est allé de sa blague. Il se cherche encore et Cloaks est un début de réponse plus que prometteur, empreint de groove et de r’n’b. Les prochaines semaines de tournées seront une étape supplémentaire, elles matérialiseront ce qui le définit :  son amour de la musique.


Autres articles

Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out