Laissez-nous vous présenter Theo Lawrence & the Hearts. En un 45 tours très soul et un EP amenant leur soul sur des territoires plus pop, le groupe de Gentilly est tranquillement en train de s’imposer comme l’un des nouveaux groupes français le plus excitant à suivre. Rencontre avec Thibault L. Rooster (batterie) et Theo Lawrence (guitare, chant), jeune franco canadien qui à tout juste 21 ans époustoufle par son aplomb, la maitrise de sa musique et sa culture musicale en béton armé – du blues du Delta au Wu-Tang !

En même temps, malgré son jeune âge, Theo Lawrence joue depuis plus de 10 ans et parcourt l’histoire de la musique depuis presque autant de temps…

Theo : Oui, c’est un peu un long périple d’influences depuis que j’ai accès à internet et que j’achète des disques. Il y a eu plein de phases. Je mets vraiment ça sur le dos d’internet parce que c’est ça qui permet de faire une écoute un peu compulsive et schizophrène. Quand j’étais vraiment petit j’ai commencé à écouter du punk… un truc qui est à 2000 lieues de ce que j’aime maintenant. Quand j’étais au collège j’écoutais les Stooges, MC5, les Clash, Sex Pistols, Ramones, tout ça… Après c’était très rock psychédélique west coast : Grateful Dead, Jefferson Airplane, Hendrix, Cream… des trucs assez basés sur la guitare en fait, parce que j’apprenais la guitare. Il n’y avait pas forcément une écoute pour le songwriting. J’étais vraiment dans une optique jam psychédélique, lysergique…

 

Thibault : Un truc de gratteux…

 

Theo : Ouais, un truc de gratteux. Maintenant du coup ça m’emmerde un peu, mais c’était formateur. Donc ça c’était la première phase jusqu’à mes 15 ans. Après en cherchant les influences des groupes américains et anglais que j’aimais j’ai commencé à m’intéresser plus au blues acoustique. Là j’ai commencé à m’intéresser aux chansons et à toute la musique américaine d’avant guerre : bluegrass, country, blues, musique des Appalaches… c’était une écoute complètement différente. Ca m’a amené très loin de ce que j’écoutais avant. Et puis il y avait la soul… et ce qui est resté en moi, c’est ça : la musique américaine rurale et la soul qui a été omniprésente depuis 5 ans.

Du coup la musique qu’on joue maintenant c’est un mélange de ces musiques là avec inconsciemment une approche plus rock. Dans le groupe, Olivier (basse) par exemple, avec qui je joue depuis longtemps, a grandit avec les White Stripes, les Stooges, des choses de Detroit. Après il s’est complètement immergé dans la soul. Il avait donc une approche différente de quelqu’un qui n’aurait écouté que de la soul music.

 

Le fait que tu aies une double nationalité franco-canadienne tu penses que ça a eut un impact sur ce que tu fais aujourd’hui et sur ce que tu écoutes ? Ou finalement vu que les autres français autour de toi écoutent le même genre de choses, tu aurais fini par faire la même musique ?

 

Theo : Non, je pense que ça a eu une influence. Au niveau de la langue déjà… Ca m’a permis d’approcher très tôt le songwriting en anglais. Quand j’ai commencé à écrire des chansons, j’avais 10 ans et c’était tout de suite en anglais. C’était nul, mais j’étais persuadé que c’était bien et que c’était facile. Alors que ça ne l’était pas du tout. Mais à force de faire ça, il y a un moment où j’ai fini par être beaucoup plus à l’aise à écrire en anglais qu’en français, et ça vient de mon éducation bilingue.

 

Cette éducation entre deux continents, ça me fait penser : l’Amérique du nord, on pouvait te suivre récemment sur ton compte instagram dans un périple aux Etats Unis. C’était quoi ce voyage au juste ? Qu’est-ce que tu es allé chercher ?

 

Theo : Je suis allé faire une sorte de pèlerinage de musicologue pour aller voir tous les endroits qui me passionnent dans la campagne. Là c’était : Tennessee, Mississippi et Louisiane. Je suis passé par Nashville, Memphis, après tout le Mississippi. Je suis passé par tous les endroits un peu clé du blues du Delta : là où a grandit Skip James, Mississippi John Hurt, Robert Johnson… J’ai vu la messe d’Al Green à Memphis. Ca c’était le highlight du séjour !

 

Raconte un peu…

 

Theo : Y’avait que des locaux. Que des gens de Memphis. Des vieilles dames qui arrivent avec leurs tambourins, habillées de manière pas possible en orange, bleu... des « wild colors »… et lui arrive en cape en velours rouge avec « Bishop Al Green » brodé en lettres d’or ! Il a ses grosses bagues et tout… et c’est Al Green quoi ! Il y a sa Cadillac devant l’église. Une espèce de Cadillac rouge de 20 mètres de long avec marqué « The Lord is my driver » sur la plaque d’immatriculation. Et le truc qui m’a marqué c’est qu’il a constamment cinq gars hyper classes autour de lui. Leur boulot c’est d’être faire valoir, ou je ne sais pas comment on appelle ça… C’est juste des mecs qui sont sur le côté et qui sont là pour soutenir visuellement la classe. Pendant qu’Al Green prêche et retourne l’église les mecs sont juste à côté en train de sourire et tu comprends pas vraiment pourquoi ils sont là. C’est juste pour que tu flashes sur eux et que tu te dises « waaah, comment il a trop la classe ! »

 

Enorme ! Bon, mais on parle de blues, de soul, mais si votre premier 45 tours était très influencé soul, ce premier EP qui vient de sortir lui est quand même plus pop, non ?

 

Thibault : Tout le monde nous a dit qu’effectivement c’était plus moderne. Plus pop ouais. Un peu plus produit. Parceque c’est le cas. Après au niveau du public, les morceaux sont bien reçus a priori.

 

Theo : On n’a pas envie de se répéter, on veut visiter plusieurs univers.

 

La première fois que je t’ai vu en concert tu étais juste en guitare voix, il y avait presque un côté jeune Johnny Cash, en concert full band c’était très soul, et là il y a ce EP qui ouvre encore d’autres portes…

 

Theo : En fait « Heaven To Me / All Along » (premier 45 tours) ça avait été écrit il y a plus de temps, et même si on en est très fier c’est moins représentatif de ce qu’on est en train de faire maintenant. L’EP est plus frais. Ce ne sont que des nouveaux morceaux écrit cette année. L’EP c’était aussi l’occasion de rentrer dans le monde de la production. De tester des trucs au niveau du son, des arrangements. De ne pas s’arrêter juste à une prise de son « classique ». On a tout fait sur bande en live comme le premier, mais Louis-Marin (guitariste du groupe) a fait un énorme travail de production pour que ce soit plus personnel. Là il y a d’autres types d’influences qui rentrent en jeu qui ont peut-être beaucoup plus à voir avec le hip-hop qu’avec le blues, la country ou ces choses là… On va dire que la base des chansons est assez traditionnelle et complètement imprégnée de nos influences, après le reste pour la prod c’est marqué par le Wu-Tang, par des disques de reggae : King Tubby, King Jammy, ou des producteurs actuels : The Black Keys , The Arcs (projet de Dan Auerbach des Black Keys et Leon Michels, patron de Big Crown Records (Lee Fields, Lady Wray, El Michels Affair) - ndr)…

 

Puisque tu cites le Wu-Tang Clan ça tombe bien, j’aimerais bien que tu développes cette phrase qu’on trouve sur ta petite bio envoyée à la presse : « ce disque séduira les fans d’Al Green comme ceux du Wu-Tang »…

 

Theo : …en même temps le Wu-Tang samplait les trucs de soul de Wendy Rene par exemple… même J Dilla n’arrêtait pas de digger pour sampler des bouts de soul. Je pense que le Wu-Tang aurait carrément pu sampler Al Green. La filiation entre ces deux musiques afro américaines - celle de Memphis dans les années 60 et celle de New York 30 ans plus tard - c’est ce même back beat. Une rythmique qui n’a pas bougé d’un iota, même si les mecs ont autre chose à dire. Il y a autant de soul et le même engagement émotionnel chez le Wu-Tang que chez Al Green. Pour moi ce sont les deux artistes qui représentent bien ça. Après on aurait pu citer Otis Redding et J Dilla…

Mais dans ce qu’on a fait là il y a le côté soul dans les compos, les progressions d’accords et les textes surtout. Il y a beaucoup de chansons d’amour très simples qui vont droit au but, il n’y a pas vraiment de métaphores. Même s’il y a ce côté léché et « velours » qu’on retrouve dans la soul, il y a aussi cette assise rythmique qu’il y a dans le hip hop et ça fonctionne très bien ensemble. Je dirais que c’est ça le lien entre les deux.

 

On voit bien ta passion pour ces musiques là, mais tu as une autre passion dont tu parles de temps en temps : le kung fu ! Raconte un peu…

 

Theo : C’est pour ça que j’aime tant le Wu-Tang aussi. J’adore ce mélange de musique et d’arts martiaux. Avant de vraiment kiffer la musique c’était vraiment le kung fu qui me plaisait.

 

Mais qu’est-ce qui te plait là-dedans ? Le sport ? L’univers cinématographique qui va avec ?

 

Theo : Les films surtout… enfin, j’ai fait du kung fu mais j’étais nul. Je me faisais éclater. Mais même si t’es complètement à la ramasse tu te projettes dans un univers. C’est kiffant quand t’es petit. Et les B.O. qui accompagnaient l’image… Spontanément quand on a commencé à faire un travail de groupe sur les arrangements, il y a eu une influence asiatique. D’autant que j’étais aussi très intéressé par la musique Cambodgienne et Thaïlandaise des années 60. Ils utilisent beaucoup d’instruments et de mélodies traditionnels khmers et asiatiques que tu retrouves complètement dans les films de kung fu. Ces films c’est un peu comme si tu mélangeais un film Balxploitation avec des musiques asiatiques. Le résultat c’est un peu le Wu-Tang en fait. C’est vraiment quelque chose qui colore nos influences américaines. On essaye d’injecter un peu de BO de films d’arts martiaux dans notre approche de la composition. Ca m’arrive d’écrire des morceaux en regardant des films, et c’est souvent des films de kung fu. Par exemple « Good For Nothing » un des titres de l’EP, ou « Sticky Icky », tu fais peut-être pas la connexion, mais quand tu l’écoutes en sachant ça tu peux peut-être faire la filiation.

 

Tu veux dire en sachant que tu regardais un film de kung fu quand tu l’écrivais ?

 

Theo : Ouais. C’est toujours les mêmes notes, c’est la gamme pentatonique, mais il y a une manière d’approcher la gamme pentatonique un peu contre intuitivement… Au lieu de l’approcher comme tous les groupes de rock ou de blues, si tu fais des contours dans les cinq notes, si tu essayes de les lier de manière un peu chelou, ça sonne vite chinois en fait. Dès que le blues et la soul ont des réminiscences de la musique asiatique ça me fait toujours kiffer. J’adore la chanson « Hong Kong Mississippi » de Bo Diddley par exemple. L’album « Brothers » des Black Keys - peut-être qu’eux n’en sont pas conscient - mais je trouve qu’il sonne à fond chinois. Nous on essaye de faire ça. Il y a tout à faire dans ce mélange là. C’est pas systématiquement mis au premier plan, mais c’est une de nos influences aussi…

 

Dernière question sur quelque chose que tu revendiques aussi beaucoup, ta ville d’origine : Gentilly. Jusqu’au nom de ton label « Gentilly Potion » !

 

Theo : A la base ce nom c’était une des premières chansons du groupe. Mais Gentilly, comme tous les artistes américains aiment bien revendiquer d’où ils viennent, ça m’a toujours fait marrer. Tous les bluesmen ruraux : Mississippi John McDowell, Mississippi John Hurt… ils ont la fâcheuse tendance de mettre le nom du spot où ils habitent dans leur nom. Du coup avant même de faire un groupe je m’amusais à faire la même chose avec Gentilly quand j’étais plus petit. De la même manière que tu vas avoir des mecs qui vont faire « I’m from Tupello, Mississippi » ou « Nashville, Tennessee », ça me faisait rire dans les concerts de revendiquer fièrement que je venais de Gentilly alors que c’est tout pourri et que ça n’a aucun intérêt. Mais mine de rien, même si ce n’est pas une ville reconnue pour sa culture je me dis que c’est quand même une ville qui fait partie de mon éducation musicale, parce que j’ai passé tout mon temps là-bas. C’est mon contexte spatio-temporel. Tous les gars qu’on kiffe ont été influencés par leur contexte spatio-temporel. Si un mec grandit à New York, il va être influencé par le bruit des trains, du métro, de la pollution ou d’un rythme très rapide. De la même manière Dock Boggs, banjoïste appalache, va être influencé par le son des vaches… et je comprends du coup pourquoi il revendique être des Appalaches. C’est indissociable de sa musique. J’aime bien avoir la même approche de notre musique : me dire par exemple qu’on répète à Montreuil, qu’on passe pas mal de temps à Noisy-le-Sec, et que du coup c’est folklorique de la banlieue parisienne.

Thibault : C’est aussi simplement parce que c’est là que ça a démarré.

Theo : Oui complètement. C’est là qu’on a fait nos premières répètes, enregistré nos premières démos… C’était dans mon sous sol. J’aimais bien l’idée qu’on fasse une « potion de Gentilly ». Genre une mayonnaise signée Gentilly. J’aimais bien cette idée. On passait tellement de temps à retourner les chansons jusqu’à ce qu’on en extrait le jus… jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à faire sur ces pauvres chansons… j’avais vraiment l’impression qu’on faisait de la potion magique.

 

La suite du coup ? Ton premier EP vient de sortir. Tu as la tête à quoi maintenant ?

Theo : On va enregistrer l’album. Toutes les chansons sont là. On va l’enregistrer autour de mars - avril à mon avis. Mieux vaut ne pas tirer de plans sur la comète pour une date de sortie, parcequ’on ne sait jamais, mais on est complètement concentré là-dessus. Et ce sera encore une évolution de notre son. L’idée ce n’est pas de faire une réédite du 45 tours ou de l’Ep. Tout ce que je viens de dire n’aura peut-être plus aucun sens à la sortie de l’album parce qu’on aura découvert un autre pan musical, ou la musique d’un autre pays, et ça remettra tout en jeu…

Thibault : On s’est quand même dit il n’y a pas longtemps qu’on verrait bien cet album entre le 45 tours et l’EP, en terme d’ambiances, d’arrangements, de tout en fait…

Theo : C’est vrai que le 45 tours a le mérite d’être assez « primitif » dans notre approche de l’arrangement. L’EP a été beaucoup plus travaillé avec un côté pop, des gimmicks de partout, et des mélodies un peu plus contraignantes aussi pour « l’expression de l’âme ». Parceque quand tu as des mélodies hyper définies c’est un peu plus compliqué de s’emballer et de vraiment s’exprimer au travers du chant. C’est important de laisser des espaces de liberté dans les chansons. C’est vrai que l’album on le verrait bien entre les deux.

Le EP : https://theolawrencemusic.bandcamp.com/album/sticky-icky-debut-ep


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