Reid Anderson, l'outsider

Florent Nisse

4/10/2015

Il y a deux semaines on a beaucoup parlé de Bad Plus, et je voudrais aujourd’hui parler un peu plus de toi, de tes projets, de la contrebasse… A ce propos tu as mentionné le nom de Charlie Haden la dernière fois, est-ce l’un de tes héros en matière de contrebasse ? 

Oui incontestablement. Au lycée je jouais un peu de basse électrique, et c’est en écoutant Charlie Haden que j’ai compris l’intérêt de la contrebasse, et que j’ai eu envie de commencer cet instrument. Je pourrais aussi citer Jimmy Garrison, que j’adore, mais Charlie Haden est vraiment ma plus grande influence.

Pour être moi aussi un grand fan de Charlie Haden je comprends parfaitement ce que tu dis, et en même temps je dois dire que je ne rencontre pas tant de contrebassistes que ça qui revendiquent aussi clairement cet héritage. 

Oui j’ai la même impression. Je pense que d’une part ça s’explique par le fait que c’est une influence assez « risquée » dans le sens où le jeu de Charlie Haden est tellement personnel, que si tu commences à jouer un peu comme Charlie Haden, c’est rapidement très proche de Charlie Haden. Ce qui personnellement est une chose que j’ai acceptée, et que j’assume totalement dans mon jeu. Et par ailleurs comme je te disais la dernière fois Charlie Haden est un « outsider », un musicien en dehors des courants principaux. Et autant moi j’aime me dire que je fais partie de cette famille des « outsiders », autant j’imagine que beaucoup de musiciens aspirent précisément au contraire…

C’est sur. Et malgré tout je pense d’un point de vue plus global que l’influence de Charlie Haden sur le jazz est très importante ! 

Ca c’est plus qu’incontestable ! Charlie Haden est aussi important que n’importe quel grand nom de l’histoire du jazz. Pour ne citer que deux exemples, Ornette ne serait pas Ornette sans Charlie Haden, et Keith Jarrett ne serait pas Keith Jarrett ! Et honnêtement je pense que c’est uniquement parce que c’était un bassiste qu’il n’est pas considéré aujourd’hui comme un des très grands noms du jazz.

L’élève et le maître : Reid Anderson aux côtés de Charlie Haden ! 

Pour revenir à la contrebasse, question indiscrète : est-ce que tu travailles toujours ton instrument ? 

Euh… Non. J’ai eu des périodes de travail importantes, mais ça fait maintenant pas mal de temps que j’ai l’impression que je joue suffisamment pour ne pas ressentir le besoin de travailler mon instrument. Après je précise que je ne dis pas que ne pas pratiquer son instrument est une bonne chose. Mais je pense que ce n’est pas une mauvaise chose non plus.

C’est amusant, j’ai l’impression que c’est une question où les réponses diffèrent pas mal selon les instruments.

Oui c’est vrai. J’ai l’impression que sur cette question les bassistes et les batteurs pensent un peu pareil. Comme le dit Jorge Rossy il arrive un moment où tu as mis en place ton jeu, et où ce n’est plus forcément nécessaire de passer huit heures par jour dessus ! Evidement quand tu es trompettiste ce n’est pas pareil. Et puis honnêtement si on avait choisit un instrument où les notes sortaient plus facilement, comme le saxophone où la guitare par exemple, je suis sur qu’on passerait plus de temps à pratiquer ! On passerait des heures à se dire « oh mon Dieu, c’est génial de pouvoir faire autant de notes sans se fatiguer ! » (rires)

Autre question importante pour un contrebassiste, celle du son. J’imagine que c’est un souci important pour toi, notamment sur scène. 

Oui, bien sur que c’est un sujet très important. Cela dit en ce qui concerne la scène il ne faut pas tomber dans le piège de vouloir retrouver le beau son parfait qu’on a acoustiquement chez nous, ça n’arrivera pas. Je pense très sincèrement que le son vient de ton esprit. Si tu as ton son bien ancré dans ton esprit, il trouvera un chemin jusqu’au public, même dans les pires conditions.

Donc tu n’es pas un extrémiste du matériel ? 

Non… Depuis quelques années je ne voyage plus avec ma contrebasse, et j’ai toujours un système de sonorisation avec moi qui fonctionne bien, mais que je laisse volontiers tomber si l’endroit où je joue a un meilleur système.

C’est un peu mon fil rouge, mais quand je pense à Charlie Haden je pense aussi au compositeur et au leader, deux rôles que tu aimes également, non ? 

Oui en effet. En ce qui concerne la composition j’ai toujours aimé écrire de la musique, et dès qu’on a besoin de nouveaux morceaux pour Bad Plus je suis très content de me mettre au travail.

Et concernant le fait d’être leader, tu as fait trois albums sous ton nom entre 1997 et 2000, avant l’émergence de Bad Plus. Est-ce que tu considères maintenant que Bad Plus est ton activité en tant que leader, ou as tu d’autres projets en préparation ? 

Alors c’est certain que Bad Plus a pris beaucoup de place dans ma vie, mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle je n’ai pas sorti d’albums sous mon nom depuis presque quinze ans. Je crois que depuis mes trois premiers albums mes intérêts ont beaucoup évolué, et je pense que j’attendais de savoir avec certitude quelle était la nouvelle phase de ma vie musicale avant de ressortir un disque.

Ce qui sous-entend que tu as une idée assez précise aujourd’hui ? 

(rires) Oui en effet… Je suis aujourd’hui beaucoup plus branché par tout ce qui est musique électronique et synthétiseurs, et je travaille actuellement sur un projet avec Bill McHenry, Andrew D’Angelo et moi-même au traitement électronique… Pas de basse… C’est ce que j’ai déjà fait un peu dans le dernier groupe de Jeff Ballard, qui m’a appelé pour une tournée, et je lui ai répondu « ok, mais alors je ne joue pas de contrebasse… »

Oui, j’ai vu ce projet en mars dernier, je ne m’attendais pas à te voir sans basse, mais c’était intéressant ! 

A la fois intéressant et cauchemardesque, parque les musiciens de ce groupe n’avaient pas du tout en tête les contraintes de l’électronique et des ordinateurs. Ils me disaient « Jouons un truc bluesy ! », or c’est exactement l’opposé de ce que je peux faire avec des machines… Donc chaque jour c’était un défi pour moi d’essayer de m’en sortir ! Mais on s’est bien amusé quand même. Je serais néanmoins curieux de réécouter les concerts…

Est-ce que d’une certaine manière tu essayes de sortir un peu du jazz avec cette nouvelle direction ? 

Oui et non. Certes je ne veux pas et je n’ai jamais voulu être un porte drapeaux, et jouer le même jazz que je jouais il y a vingt ans ne m’intéresse plus, mais en même temps mon but avec l’électronique est de trouver un moyen d’être impliqué dans une musique live, comme le serait un instrumentiste de jazz…

Tu fais quand même partie, de mon point de vue, d’une famille de musiciens né dans les années 70 qui ont eu une importance énorme dans l’histoire récente du jazz. Pour n’en citer qu’un tu es par exemple sur le disque « Dharma Days » de Mark Turner avec Kurt Rosenwinkel et Nasheet Waits… 

Oui c’est vrai, et dans une certaine mesure j’en suis fier. Mes deux premiers albums sont d’ailleurs très représentatifs de cette génération de musiciens et de cette musique. Mais comme je te le disais au début, je me suis toujours senti comme un « outsider ». J’ai d’ailleurs été surpris quand Mark m’a appelé pour cet album ! Et par ailleurs vingt ans plus tard j’ai l’impression que cette génération là c’est comme une galaxie qui aurait explosé, chacun est parti un peu de son côté…

Dernière question : es-tu optimiste quant à l’avenir du jazz et de la musique en général ?

Honnêtement oui ! Je crois qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’espace laissé à la créativité et à la possibilité de trouver de nouveaux chemins. Plus généralement j’ai l’impression de percevoir une certaine ouverture. J’en suis un bon exemple ! Je dis « je ne veux plus faire de contrebasse, je veux faire de l’électronique », en réalité je ne sais pas exactement ce que je suis entrain de faire, et je trouve des gens pour me dire « ok, allons-y ! ». Je trouve cette atmosphère très propice à la création, et je suis en tout cas très enthousiaste à l’idée de trouver de nouvelles choses !

Je te souhaite beaucoup de réussite en tout cas, merci d’avoir répondu à mes questions !

Propos recueillis par Florent Nisse

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