Oddisee, poète au quotidien

Pierre Tenne

11/10/15

Le Nancy Jazz Pulsations a eu le bon goût de programmer l'un rappers US les plus excitants du moment. Nous avons eu l'honneur (la chance ? Peut-être le privilège?) de rencontrer Oddisee pour un temps trop court ; suffisant cela dit pour qu'il nous fasse pénétrer dans son univers, fait de djellaba, de poésie, et surtout d'humanité simple.

À l'instar d'autres rappers du Mello Music Group, tu as une approche très musical du hip-hop, à travers notamment des productions très sophistiquées. Par exemple, sur ta chanson « That's Love » (The Good Fight), on retrouve un beat très ternaire, inspiré du jazz, sur lequel tu poses un flow très rapide et syncopé. Comment conçois-tu ce lien particulier au hip-hop entre musique et texte ?

Je crois qu'ils doivent être considérés de la même façon que pour tout autre genre de musique. Aucun autre genre n'est réduit à cette opposition entre texte et beat, ou musique. On n'écoute pas du rock pour le beat seulement, mais pour la chanson. Mon intention est de faire en sorte que les gens écoutent du rap de la même façon. Je n'ai jamais cherché à être le meilleur rapper, le meilleur producteur : juste faire la meilleure chanson possible.

Mais tu réalises des titres purement instrumentaux...

(il interrompt) Ce ne sont que des chansons instrumentales, selon moi ! Je ne les considèrerais pas nécessairement comme un beat auquel il manque des paroles. On ne dit pas du jazz qu'il s'agit de morceaux instrumentaux sans paroles ! Les autres genres sont perçus comme de la musique, mais pour certaines raisons, on n'accorde pas ce statut au rap. Si je fais un album instrumental, il s'agit de chansons, même instrumentales ! Je crois qu'il est important de considérer le rap comme des chansons, qu'elles soient instrumentales ou vocales.

Tu te définirais malgré tout comme rappeur ?

Je préfère être vu comme un artiste de hip-hop. À cent pour cent !

Le hip-hop a longtemps fait la distinction entre MC, DJ, producteur, etc. Cette distinction a encore du sens pour toi ?

Si on regarde vers le rap old school pour ce type de définition... Quand un DJ a-t-il été responsable de la production pour la dernière fois ? Ne devrait-on pas regarder vers l'avant, vers de nouvelles définitions ? Ce qui était vrai autrefois n'appartient pas nécessairement à ce qui fait la musique hip-hop de nos jours. Je suis sur scène avec un groupe acoustique ce soir ! Je n'ai pas de DJ... La majeure partie de la production faite par des artistes hip-hop est réalisée par des producteurs qui ont grandi en faisant de la musique au sens large, pas simplement une activité de DJ.

En fait, je ne sais pas du tout faire le DJ ! (rires) Cela signifie-t-il que je ne suis pas autorisé à être un musicien hip-hop si je ne sais pas faire cela ? L'essentiel de mes influences d'écriture vient de la poésie, pas d'autres rappeurs. N'aurais-je pas le droit de me dire rappeur parce que je ne souscris pas à cette définition old school ?

Comment définirais-tu le hip-hop, dans ce cas ?

Selon moi, il s'agit juste d'une version de la littérature moderne ; ainsi qu'une des meilleures sources documentaires sur nos sociétés et les processus sociaux qui la traversent. C'est une musique qui a la capacité de témoigner presque immédiatement surMarkce qu'il se passe aujourd'hui et le transformer en art. Je suis sûr que tu connais le dicton « l'art imite la vie et la vie imite l'art ». Je crois qu'aucun autre genre de musique ne décrit cela mieux que le rap, qui est de la vie instantanée mise en art.

Tu évoquais l'influence de la poésie : quels poètes t'ont influencé dans ta carrière ?

Je suis un énorme fan de Robert Frost, Edgar Allan Poe, Mark Twain... Ma mère me lisait beaucoup de ces poètes américains, lorsque j'étais enfant.

Dans tes textes, on sent une influence hip-hop mais aussi un caractère très littéraire. Si l'on prend ta chanson « You know who you are », il n'y a aucune référence à la pop culture, à l'actualité comme on en trouve dans la majorité des titres de rap, mais tu cites Brutus et Judas, tu construis un texte très poétique avec cette opposition du « je » et du « tu »... Pourtant, tu définis le hip-hop comme une chronique de nos sociétés, du présent ; tu ne le fais pas dans toutes tes chansons avec ce type d'approche littéraire, presque mystique.

Ça me plaît que tu dises ça! L'essentiel de ma musique vise à documenter la vie de tous les jours. J'essaie de rester dans la vérité de l'intention du rap, parler de ce quotidien avec cette idée que la vie imite l'art et l'art imite la vie. Cette chanson, « You know who you are », traite des êtres humains, de leurs interactions, de nos existences mises en musique. Je pense en fait que notre perception de ce qu'est le rap doit être élargie.

Certes, je ne parle pas nécessairement de la pop culture, mais je documente la culture, l'humanité, qui sont au moins aussi importantes pour nos vies de tous les jours que ce qu'on appelle pop culture. « Pop » vient du mot populaire, qui vient de population, qui vient de peuple... Tout cela implique des choses plus complexes qu'un simple dénominateur commun qui serait la pop culture ou quoi que ce soit d'autre ! Cela implique le peuple ! Les gens ! Qu'est-ce que les gens fantasment ? Quelle est leur réalité ? Il doit y avoir de la musique qui s'occupe de ces questions !

Tu évoquais Robert Frost, qui a une approche comparable dans sa poésie, mais je ne crois pas qu'il soit lu par des millions de jeunes aux Etats-Unis.

(rires) Non ! La plupart des gens ne lisent pas Robert Frost !

Comment utilises-tu alors ce type d'inspiration pour toucher ton public, dans tes concerts ou tes albums ?

Tu sais ce qui est marrant ? C'est que l'influence de mecs comme Frost ou Edgar Allan Poe vient de ma mère qui me les lisait la nuit, quand j'étais enfant. Lorsque j'ai appris grâce à elle ce qu'était une métaphore, une comparaison, un jeu de mot, etc. j'ai découvert en même temps la pratique du rap. Et je me suis rendu compte que ces choses existaient avant même le hip-hop ! J'ai été fasciné par ces gens qui utilisaient tout cela dans un esprit comparable à ce qu'on retrouve dans le rap. Comment, pourquoi faisaient-ils cela à l'époque ? Je voulais intégrer ces aspects dans mes vers.

Ces poètes que tu évoques ont tous en commun une approche très rythmique de l'écriture...

(il interrompt) Complètement ! Ma mère disait toujours qu'Edgar Allan Poe était le premier rappeur de l'histoire ! (rires)

Tu ressens une continuité entre leur œuvre et ce que tu fais en tant qu'artiste de hip-hop ?

Sans aucun doute ! Pour être plus précis, le rap est une forme d'expression littéraire. Ce que ces mecs pouvaient faire avec les mots était impressionnant !

Edgar Poe ou Mark Twain étaient également romanciers, il racontait des histoires. Cet aspect narratif qu'on retrouve depuis longtemps chez de nombreux rappeurs américains (Eminem, Slick Rick, Big Daddy Kane, etc.) t'intéresse également dans tes chansons ?

Oui ! Comme je disais, je veux raconter des histoires de tous les jours qui sont au cœur de ma musique. Les tentatives que l'on fait à chaque seconde, les errances, l'hypocrisie, l'honnêteté brute d'être franc avec soi-même et avec les autres, la capacité de vivre ainsi ou non, etc. Ce sont mes histoires !

Sur « Own Appeal », tu déclares justement que tu composes et écris tes chansons en fonction de la ville où tu es, sur l'inspiration du moment vécu. Cela rejoint-il cette approche ?

(longue pause) En voyageant beaucoup, j'ai commencé à apercevoir des différences majeures entre les endroits où je me trouvais, tout en restant la même personne. J'ai commencé à partir à la recherche de toutes les différences subtiles qui font de chaque lieu un endroit unique. Une fois que j'avais ouvert mes yeux à ces différences, le monde entier est devenu autre chose, plus riche. Les odeurs, des conversations au hasard avec des inconnus dans la rue, tous ces petits riens qui font d'une ville une ville. Porter mon attention à ces riens m'a vraiment aidé à élargir mon imaginaire et à le traduire dans mon écriture.

Nous sommes à Nancy, quels sont ses petits riens selon toi ?

(rires) Je n'ai pas été ici assez longtemps ! Je suis à peine sorti du van, et je repars demain... [à Marseille, pour un autre concert de sa tournée, ndlr] J'ai regardé à travers les fenêtres, et j'ai été frappé par cette architecture très vieille, plus vieille que beaucoup de villes où je me suis rendu en Allemagne, non loin d'ici. Je trouve fascinant qu'une ville aussi proche de l'Allemagne soit restée aussi intacte, qu'elle soit si peu endommagée par la guerre.

Quand je rentre à la maison, je veux me renseigner là-dessus, lire. Qu'est-ce qu'il s'est passé ici pendant la guerre ? Le long de la frontière franco-allemande, notamment du côté allemand, on voit surtout des villes flambant neuves ! Que cette architecture et tout ce qu'elle signifie aient pu survivre, c'est incroyable ! Ça signifie également que vous tenez à ce patrimoine, vous le protégez et le restaurez, car il fait partie de votre culture et de ce que vous êtes.

Peut-être pour faire venir les touristes et le fric...

(rires) Oui ! Mais je préfère ne pas être trop cynique !

Dans tes vidéos, on retrouve aussi beaucoup de cette approche singulière du hip-hop en comparant avec de nombreux rappeurs, y compris dans ta façon de t'habiller, parfois très normcore (tenue qui recherche la normalité à outrance), parfois hipster, parfois même en djellaba. Tu parles également beaucoup de toi dans tes chansons, mais sans tomber dans l'ego-trip qui reste un cliché du hip-hop. Cette image est-elle en lien avec ta volonté musicale de documenter la vie de tous les jours ?

Je ne crois pas que ce soit quelque chose de conscient. Je dirais que cela vient directement de mes racines, de mon éducation, d'où je viens. J'ai grandi dans un environnement très intéressant. Je viens d'un endroit où l'on rencontre les plus riches des Noirs américains, mais où le fossé entre riches et pauvres est l'un des plus importants du pays [Washington D.C.]. Ma famille est composée d'un père originaire d'un pays du tiers-monde [le Soudan, ndlr], et d'une mère venant de l'un des pires ghettos de Washington D.C. J'ai grandi du lundi au vendredi dans les suburbs, et dans le ghetto le samedi et le dimanche. Je passais l'été au Soudan. Je crois que ce tu perçois lorsque je m'habille en djellaba, c'est que je suis Soudanais. Si tu me vois en tenue de hispter plutôt qu'en pantalons baggy de gangsta, c'est parce que j'ai grandi dans les suburbs où ma famille était attachée entre autres à une forme de matérialisme très américain.

Aux Etats-Unis, les Afro-Américains sont les plus gros consommateurs, mais ont aussi le taux d'endettement le plus important. Ce qui signifie que nous consommons un tas de choses, mais nous en possédons réellement très peu. J'ai été élevé dans l'épicentre de cette façon de vivre, dans un endroit concentrant le plus grand nombre d'Afro-Américains riches et où il fallait montrer sa richesse. A l'inverse, mon père ne m'autorisait pas à faire ça quand j'étais avec lui : je voulais tous les bijoux que mes potes portaient, mais je n'avais pas le droit. J'en ai conservé une attention pour les apparences. Ce que tu perçois, c'est ce mélange de mon existence : un gamin des suburbs qui allait le week end dans le ghetto et l'été au Soudan, un pays du Tiers Monde.

Question con : cette connexion avec le Soudan a eu une importance particulière pour toi ?

(rires) Je crois que l'histoire de tout un chacun est importance, ou devrait l'être. La différence avec la plupart des Afro-Américains est que eux n'ont pas eu de choix, à cause de l'esclavage. Les immigrés en Europe savent d'où ils viennent, ils y retournent souvent et maintiennent leur culture d'origine. C'est plutôt l'exception pour les Noirs des Etats-Unis.

Mais je crois que personnellement, je ne connais qu'une moitié de mon histoire. Par ma mère, je descend d'anciens esclaves. Ma mère est quelqu'un d'unique : elle m'a donné le goût de la musique, et j'espère le don. De la littérature, de la poésie également. Elle est unique car elle a réellement embrassé les Etats-Unis en tant que culture, et en est vraiment fière – d'où Edgar Allan Poe, Mark Twain, Paul Robeson, James Baldwin, etc. Bien qu'elle ait épousé un étranger, mais m'a toujours dit : « Si seulement plus d'Afro-Américains embrassaient leur histoire, leur culture américaine. »

Cette histoire n'est pas vieille, mais c'est la nôtre : nous avons inventé des genres musicaux, artistiques, littéraires, des technologies qui ont donné naissance à cette nation qui a ensuite changé la face du monde. Et pourtant, nous apprenons à ne pas nous en enorgueillir, en cherchant notre identité vers l'Afrique dont nous ne savons rien ! Nous avons fait les Droits Civils, les syndicats, le vote des femmes, combattu l'esclavage... Mon grand-père était un maçon qui après avoir combattu dans la Première Guerre mondiale a construit la moitié de Washington D.C. avec de nombreux autres hommes noirs. Soyez fiers de ça ! De la musique que nous avons faite dans les champs en tant qu'esclaves ! Nous sommes à un festival de jazz : d'où vient le jazz ?

C'est ce que croyait ma mère, ce qu'elle m'a enseigné. Tout cela existe grâce à cette histoire dont nous ne savons même pas être véritablement fiers. Mais nous tournons nos regards vers l'Afrique, portons des vêtements africains, des dreadlocks, et célébrons l'Afrique... Mais nous possédons déjà une culture si riche !

Une culture américaine ou afro-américaine ?

Il ne faut pas les séparer ! Laissons cela aux racistes !

En parlant de racisme, le fait que tu t'habilles en djellaba et sois toi-même musulman a de nos jours une connotation presque nécessairement politique, à voir la montée de l'islamophobie en Europe comme aux Etats-Unis, mais aussi ce que traverse le monde musulman depuis de nombreuses années. Tu investis ces aspects politiques et religieux dans ton œuvre ou les considères-tu comme purement privés ?

Un peu des deux : ce sont mes origines, et je ne laisserai personne m'empêcher d'en être fier. D'autre part, je crois qu'il est important de montrer les Musulmans et l'Islam de façon différente au monde occidental. Les médias de masse accordent beaucoup trop d'attention au petit pourcentage de Musulmans qui sont extrémistes. Les gens de tous les jours qui se trouvent être musulmans – ma femme et moi-même par exemple – ne reçoivent aucune attention, parce qu'en réalité nous sommes la norme. Pas ceux qui font péter les immeubles et veulent instaure la charia à travers le globe ! Je dis des banalités, mais ce pourcentage d'extrémistes est le même que celui des ultra-conservateurs chrétiens dont on parle moins, ou de certains sionistes. C'est la nature humaine que de mettre l'accent sur le négatif...

Sur internet ou les réseaux sociaux, par exemple : tu vas avoir cinquante commentaires disant « Bravo ! J'aime ce que tu fais ! », et un seul qui te dit « t'es de la merde ». Lequel va avoir l'attention à ton avis ? La nature humaine ! Nous allons répondre au mec qui a écrit ce commentaire, regarder son profil, lui dire « Fuck you ! », etc. et oublier les cinquante autres qui ont dit « Bravo ! » Je pense que c'est à nous de nous montrer sous un autre jour. Parce que tu ne peux pas te battre contre ça.

Notre chauffeur est tchèque, et il y a dans son pays un racisme très fort qui le met hors de lui pendant que nous voyageons en Europe, plus encore avec la crise des migrants. Il va voir sa page sur les réseaux sociaux, et de nombreux amis postent des messages insultant les Arabes, disant qu'ils vont convertir toute l'Europe à l'Islam, toutes ces conneries... Il a juste répondu : « je ne sais pas si vous savez, mais je voyage avec un groupe dont le leader est musulman, et il est très cool, je l'aime bien. Il me paie à bouffer, il ne veut pas me convertir ! » (rires) Certains de ses amis ont arrêté de lui parler! C'est à cela que nous faisons face !

Comment ce climat général a-t-il une conséquence sur ce que tu fais en tant que musicien ?

Je crois fermement, à nouveau, que nous devrions vivre en affichant simplement notre normalité. On me demande souvent de m'engager, d'écrire des chansons sur tout ce qui ne va pas dans le monde, d'être au front ! Mais je me sens plus efficace, je pense toucher plus profondément les gens en leur montrant que je suis simplement comme eux. Plus qu'en leur mettant une pancarte et mon poing levé devant leur nez.

Il y a une tradition littéraire et poétique très importante dans la culture arabe, qui pourrait rejoindre ton intérêt pour ces domaines. Tes origines arabes interviennent-elles dans ta musique ?

Je parle arabe avec ma famille paternelle. Mais je n'ai pas reçu d'éducation dans cette langue : je ne peux pas le lire ou l'écrire. Mais le parler consiste déjà à faire l'expérience d'une dimension poétique dans tout ce que tu dis. Cette langue est née de la poésie ! Même les choses les plus simples sont simples. Je ne trouve pas de façon de le dire qui ne sois pas arrogante... (rires) Par exemple, lorsque tu dis « Bonjour », on te répond « bonne lumière » ! C'est incroyable.

Tu t'imagines rapper en arabe ?

Je l'ai fait quelquefois, mais rien de très sérieux, juste pour rire. Quand le climat à propos de tout ça changera, j'en ferai peut-être quelque chose, oui... Je ne veux d'aucune façon utiliser mes origines comme un moyen d'activisme politique. Je veux d'abord montrer que tout le monde est d'abord humain, avant de pointer du doigt nos différences.

Propos recueillis par Pierre Tenne au festival Nancy Jazz Pulsations

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