Vous connaissez sur le bout des doigts, en bons jazzophiles que vous êtes, toute l’histoire de la naissance du jazz à la Nouvelle Orléans mais que savez-vous de l’histoire de la musique brésilienne, en particulier du choro de 1880 à 1930 et de ses principales figures ? Rien ? Alors lisez deux livres parus il y a quelques mois : O Choro : Reminiscências dos chorões antigos (Le choro : souvenirs des anciens musiciens), réédition commentée et actualisée du livre paru en 1936 d’Alexandre Gonçalves Pinto que ses amis affublèrent du surnom de « O Animal » et « O Bau do Animal » (la maie de l’Animal) qui est l’adaptation de la thèse que Pedro Aragão a défendu il y a deux ou trois ans. Ou comment découvrir la ville de Rio de Janeiro, ce Rio encore un peu colonial qui fut un tel enchantement musical pour Darius Milhaud, lorsqu’il était le secrétaire de Paul Claudel en poste à l’ambassade de France entre 1917 et 1920, qu’il en illustre sa partition « Saudades do Brasil » des mélodies populaires entendues ici et là. C’est aussi, en filigrane, le portait d’un témoin primordial à la personnalité attachante, celui d’Alexandre Gonçalves Pinto, facteur de profession et musicien amateur qui passe ses journées de travail à penser aux nuits qu’il va vivre, chaque jour de l’année, dans les endroits les plus divers où on peut entendre et voir ceux qui jouent le choro (les « chorões »), cette musique qui est sa passion.

Publiée en 1936, en une édition indépendante au tirage incroyable de 10 000 exemplaires, le livre d’Alexandre Gonçalves Pinto a pour ambition de perpétuer la mémoire des meilleurs musiciens du genre mais aussi de dépeindre le monde du choro comme un tout. Organisé sous forme de fiches, le livre décortique la vie culturelle des classes populaires, décrivant en détail le déroulement des rencontres entre musiciens, les plats et les boissons préférés des habitués des saraus (soirées festives à teneur musicale)  et des serestas (sérénades au clair de lune), les instruments les plus usités, les danses en vogue, les expressions, blagues et jargons courants à l’époque. Et que dire du style de l’auteur sinon qu’il est un attrait en soi tant il use et abuse d’adjectifs dramatiques et d’expressions emphatiques pour donner de la dignité aux thèmes abordés et aux personnages du moment... Pour le plaisir, quelques exemples de ses formules plus ou moins alambiquées : « ses choros faisaient parler les muets et se mouvoir les paralytiques » ou encore, plus sarcastique et malicieux : « il jouait très mal de l’ophicléide et, en plus, d’oreille » - cette dernière me fait pouffer de rire...

https://youtu.be/9H0-Fap0Ml4

Journaliste de formation, Nana Vaz de Castro est éditrice de profession depuis 1997, en charge des acquisitions des Editions « Sextante e Arqueiro » où elle s’occupe de la sélection des titres qui seront publiés. La sachant fille de la chanteuse Celia Vaz, on comprend alors d’où vient sa passion pour la musique et le choro en particulier. Comme elle est la maîtresse d’œuvre de la récente parution du livre O Choro : reminiscências dos choroes antigos, il était normal que Djam aille lui poser quelques questions sur ce travail éditorial de qualité.

Pourquoi un livre sur « O Animal » et quelles furent les difficultés rencontrées ?

Nana Vaz de Castro : Je n'ai pas écrit un livre   sur  « O Animal » mais fait un travail de réédition du propre livre de O Animal dont le titre est : Reminiscências dos chorões antigos. Il s’agit d’une édition commentée, illustrée et actualisée qui inclut un CD illustrant les musiques ou les compositions citées tout au long du livre. La manière d’écrire de O Animal est très personnelle et authentique et nous avons pris un soin particulier pour ne pas affadir le style quand nous avons réalisé l’actualisation grammaticale et celle de la graphie des noms.

Peux-tu nous donner des précisions sur l’auteur et en quoi son témoignage présente un grand intérêt ?

L’auteur, Alexandre Gonçalves Pinto (« O Animal »), était facteur de profession et il jouait de la guitare et du cavaquinho en amateur. Comme il portait une grande dévotion au choro, il s’est résolu à écrire et publier ce livre pour que les principaux personnages du choro ne tombent pas dans l’oubli avec la fuite du temps. Son témoignage est précieux parce qu’il est un des rares sur la vie culturelle des classes populaires de Rio de Janeiro au cours des premières décades du 20° siècle. A l’époque de la publication du livre (1936), il était rare qu’une personne qui n’appartenait pas à l’élite culturelle brésilienne écrive un livre sur ce milieu, ses contours, les fêtes, les personnes et les musiques. C’est pour cela qu’il s’agit d’une préciosité d’autant qu’il décrit avec beaucoup d’authenticité l’ambiance qui caractérisait ce monde des musiciens du choro.

Quelle était l’ambiance à Rio de Janeiro à l’époque et comment parlait-on du choro de ce temps dans les fêtes, les journaux, à la radio ? D’ailleurs, quelle est la date du décès de « O Animal » ?

Je ne sais pas à quelle date il est mort mais, en 1936, quand le livre a été publié, on déduit qu’il était retraité et on pense qu’il est né aux alentours de 1870. A la lecture du livre, on comprend que le choro n’avait plus un grand prestige, qu’il n’était pas ou plus reconnu comme musique de qualité. C’est pour cela que « O Animal » a pris l’initiative de raconter son histoire. Il faut se souvenir que quelques années auparavant, en 1933, ont été publiés deux livres importants sur le samba [1]: « Na Roda do Samba » de Francisco Gonçalves aka Vagalume (journaliste fameux, ayant créé la rubrique « nouvelles carnavalesques »  dans le quotidien Jornal do Brasil) et « Samba » d’Orestes Barbosa (futur grand parolier). Face à la prééminence nouvelle du samba en termes de popularité et de prestige, la publication du livre de « O Animal » est, à n’en pas douter, une réponse, un rappel à l’attention du public pour redire l’importance de cette musique.

Le Rio que O Animal nous montre est une ville pleine des fêtes – souvenons-nous que l’époque qu’il dépeint, 1900-1920 plus ou moins, est une époque où pour écouter de la musique il était nécessaire d’avoir la présence physique de musiciens : il n’y avait ni radio ni enregistrements. C’est pour cela qu’il raconte beaucoup d’évènements où des musiciens amateurs étaient appelés pour animer des réceptions, des baptêmes, des anniversaires…  La plupart des personnages avait une autre profession et sont des musiciens amateurs, et ce fut une réalité qui a perduré ainsi de longues années.

Propos recueillis et traduits par Philippe Lesage

1: en portugais, on parle de o samba, au masculin. La traduction exacte devrait donc dire "le samba" est non pas utilisé le féminin comme cela est le plus souvent fait en français.

https://youtu.be/PgCTlnSDjEc

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