Il y a maintenant 10 ans que vous êtes passée pro, si je puis dire. Vous commenciez alors à vous frotter à la scène jazz en accompagnant Vincent Courtois, Pierre de Bethmann ou encore John Greaves... beaucoup de projets dont vous semblez à chaque fois tirer un enrichissement propre. Comment avez-vous fait pour affirmer votre place au sein de ces différentes formations de virtuoses déjà bien rodés ? Beaucoup de travail avant tout. A l'époque j'étais dans une pratique de ma voix plus virtuose que celle de maintenant. On était assez peu à user du chant de cette manière, et c'est ce qui a permis de m'imposer. Le fait est qu'à ma sortie d'école, cela m'a permis de trouver beaucoup de travail dans l'immédiat.

En débarquant dans ces groupes, vous avez tout juste la vingtaine et êtes bardée de prix : CNSM, Royal Academy de Londres... Cela suffit-il à avoir confiance en vos capacités ?

C'est le fait d'être très sollicité qui donne en premier lieu confiance. Mais cela n'est valable qu'en tant qu'interprète car j'arrivais à évaluer mes qualités. La confiance que j'ai ensuite dû gagner pour écrire ma musique, et même juste me poser les questions de ce que je voulais chanter, était un chemin bien plus long ! C'était un rapport à mes peurs qu'il fallait que j'appréhende.

Quels ont-été pour vous les plus grands enseignements de cette période ?

Je dis souvent que c'est un travail de souplesse que j'avais entrepris. Puisque cette musique là repose sur une grande capacité à écouter ce qu'il se passe sur scène, à être très présent, c'est quelque chose qui m'est resté et que j'utilise désormais tous les jours.

Après avoir enchainé les collaborations, vous avez un jour dit en « avoir eu marre », que vous éprouviez le besoin de « chanter autrement ». Comment s'est manifestée cette césure dans votre parcours ?

Il y a eu quelques fois, assez claires, où je suis sortie de scène en n'ayant pas réussi à chanter. J'étais alors très frustrée musicalement et vocalement. C'est quand même un comble pour un artiste de conclure un concert en étant mécontent de soi. Je devais absolument trouver la solution pour sortir de cette ornière !

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Pourtant, l'insatisfaction n'est-elle pas un moteur de perfectionnement ?

Oui mais dans ce cas-là, ce n'était pas une insatisfaction fondée sur un manque de recherche. En sortant des lives, la frustration me faisait vraiment me sentir mal. Je n'étais, à un moment donné, plus la bonne personne pour faire ça, et il fallait que je me recycle pour pouvoir pleinement m'exprimer. Sans m'en rendre compte, j'étais passée ailleurs en mon for intérieur. J'éprouvais le besoin d'écrire ma musique pour mieux vivre, et pour ce faire me poser beaucoup de questions dans la création de mes chansons : comment participer au monde, sortir de chez soi, aller à la rencontre des autres et de son « moi », arrêter d'avoir peur...

Enchaînons alors avec quelque chose de plus gai ! En 2010, vous vous accompagniez du guitariste Julien Deprez et du percussionniste-claviériste Sébastien Brun pour former un power trio (Linnake) qui, cette fois, semble davantage retranscrire vos influences musicales, celle de votre jeunesse du moins...

C'était mon premier jet musical qui correspondait davantage à ce que j'envisageais de faire. Même si j'écrivais tout, la forme du groupe me permettait alors d'être un peu cachée, protégée, par les musiciens avec lesquels je jouais, et qui m'ont d'ailleurs beaucoup aidée à m'élever. C'était une étape de plus pour gagner en assurance et jouer par la suite sous mon nom.

C'était donc, en quelque sorte, une quête de votre personnalité ?

Une quête de confiance !

Et vous pensez que celle-ci est désormais aboutie ?

Ohhh, je pense que cela doit durer toute la vie ! Si je me sens désormais plus épanouie, il y a toujours des points sur lesquels on se sent moins à l'aise.

Pouvez-vous me parler de votre rencontre avec Dan Levy (The Dø) au cours de l'automne 2011 et de ce qui s'en suivit ?

Nous nous sommes rencontrés par mon amie Marielle Chatain qui accompagnait Dan Levy et Olivia Merilahti (la seconde moitié de The Dø) et qui me les a présentés. Je suis partie en tournée avec eux et Dan m'a ensuite proposé de travailler avec lui pour réaliser mon disque.

Dan semble être alors celui qui exaltera votre entière personnalité sur votre premier album Be Sensational...

D'abord il connaissait ma musique. Je lui ai fait écouté des morceaux puis on a trouvé ensemble le son sur lequel on voulait partir. Techniquement, on faisait de la musique exclusivement sur ordinateur ce qui, déjà, donnait une esthétique, et l'on a trouvé l'ADN que l'on souhaitait donner à chaque titre. Tant que le morceau ne lui convenait pas, on le retravaillait encore et encore. Peu à peu, tout s'est concrétisé, et est devenu quelque chose de véritablement palpable.

Pourquoi Be Sensational ?

C'est une proposition de graphiste qui m'a tout de suite frappée, et prenait, sur la pochette, un tout autre sens qu'à l'oral.

Vous y avez ensuite trouvé une forte signification ?

Bien sûr ! C'est là un appel à soi, nous emmenant plus loin que là où l'on va habituellement. Au-delà les limites.

Que répondre aux médias qui parlent d'un changement de bataillon, du jazz à la pop ?

Passer d'interprète à compositeur, ce n'est pas dire que j'ai retourné ma veste mais au contraire que je l'ai trouvée !

Et que répondre à ceux qui disent que votre musique s'est assombrie dans les humeurs ?

Je leur dirais qu'en-soi, ma musique a toujours été sombre.

Serait-ce un reflet de votre personnalité ?

Mmmh non, je suis assez joyeuse comme fille. Mais c'est vrai que même lorsque j'affirme être joyeuse, les gens me disent que j'ai un regard triste !

Parlons plus encore de tristesse, le titre assurément fort de votre album, « A War is Coming », parle d'un conflit double : celui de nos démons intérieurs mais également d'un monde en proie à la guerre et aux inégalités. Comment alliez-vous ces deux concepts ?

Je pense que la réponse est dans le titre de l'album, nous amenant à voir plus haut, à penser plus large pour dépasser notre nombrilisme, nos conflits intérieurs et éviter de se perdre dans nos propres problèmes. A maintes reprises, j'ai eu l'impression de me noyer dans un verre d'eau en me disant néanmoins que le monde était plus grand à l'extérieur et qu'il serait bon que je me lève, que je me bouge, d'une part pour relativiser, et d'autre part pour participer au monde de manière positive.

Vous pensez alors que les démons intérieurs sont la cause des maux de notre monde ? Non, je ne pense pas car il y en a toujours eu... D'ailleurs je serais bien incapable de te dire ce qui est la cause des maux de notre société. Mais je crois, en tout cas, que s'imaginer avoir peur, s'imaginer appartenir au maillon d'un système inébranlable, font parti de toutes ces choses qui font que le monde va mal. Je pense que nous sommes nombreux à avoir du pouvoir. Un pouvoir de soi à soi, mais également un pouvoir politique – puisque maintenant tout est politique – dans notre manière de consommer et de communiquer avec les autres ; nous avons du pouvoir à peu près partout. On nous fait beaucoup croire que non et que le seul moyen de s'exprimer dans ce monde est d'avoir un style vestimentaire . Pour ma part, j'ai trouvé l'endroit où interagir avec la société. Je sais maintenant – et humblement – où est ma place et comment je peux, à mon échelle, participer au système.

Propos recueillis par Alexandre Lemaire