Ilhan Ersahin, citoyen du monde

Pierre Tenne & Elie Piot

Ilhan Ersahin est Suédois d’origine Turque. Il vit à New-York depuis une vingtaine d’années avec sa femme brésilienne. Fondateur du Nublu, un club new-yorkais qui s’est décliné en festivals (au Brésil, à New-York et à Istanbul) et en un genre musical à part entière, le saxophoniste ecléctique a sorti il y a quelques jours une nouvelle Istanbul Session : Istanbul underground. Rencontre avec un artiste prolixe.

Je suis tombé sur Wonderland, que vous aviez enregistré avec Husnu : vous dites que ce sont plus des sessions turques que stambouliotes, mais avec les Istanbul Sessions, on constate dans certaines vidéos tournées dans la rue, prêt de la Corne D’or par exemple, que c’était justementr très stambouliote. Donc, commençons avec des questions sur la ville ! Vous êtes d’origines turques et suédoises : quelles sont vos liens avec Istanbul ?

Tu sais, tout le monde s’emmêle les pinceaux avec ça : je suis en fait né en Suède et c’est plutôt dans le sud de la Turquie que j’ai passé mes étés d’enfance avec ma famille. Ma connexion avec Istanbul s’est faite au travers de la musique : il y a une quinzaine d’année j’ai été invité à y jouer au sein d’un festival. Je connaissais un peu la ville, mais pas vraiment. Ce concert a donné lieu à un autre, et ainsi de suite. Puis, c’est devenu régulier d’une manière ou d’une autre. Je suis donc allé de plus en plus à Istanbul. Pendant cinq ans j’amenais toujours des musiciens de New-York, puisque j’y vivais. Mais vers l’an 2002, j’ai commencé à me demander : “Pourquoi toujours faire venir des musiciens américains à Istanbul, quand il y en a de tellement doués ici ?”. Donc j’ai pensé : “Ok, je vais créé un nouveau projet”. C’est ainsi qu’est né Wonderland, après ma rencontre avec Husnu, avec qui j’avais déjà commencé à jouer. Au départ, il y avait en fait un bassiste et un batteur américains, les autres étaient Turques. Puis, d’une manière ou d’une autre, mon projet d’Istanbul est devenu de plus en plus sérieux. Cinq ans plus tard j’ai lancé les Istanbul Sessions, mon deuxième groupe stambouliote. C’est ainsi que mon espèce de vie stambouliote a commencé ; pendant les 10 dernières années j’y suis allé de plus en plus. À un point tel qu’aujourd’hui j’essaye de moins y aller. L’an dernier, j’y suis allé, depuis New-York, à peu près une à deux fois par mois !

Qu’est-ce que la culture et la musique turque apportent à ta musique ?

Disons que mon dada dans la musique en général est d’explorer au possible afin de voir ce qu’est “ma” musique. Quand j’étais plus jeune, à l’université, j’étudiais le saxophone jazz et tous les saxophonistes. Puis, également dans les années 90, je me suis demandé qui j’étais. Quand je jouais du Coltrane, je sonnais comme Coltrane, quand c’était du Sonny Rollins, je sonnais comme Rollins ; donc je me suis dit qu’il fallait que je prenne une décision d’une manière ou d’une autre – une décision artistique -, qui étais-je ? Que faisais-je ? Ma relation avec la musique turque est construite sur cette même interrogation. Certains sont intéressés par l’étude des gammes turques, de la musique turque et ses chansons folkloriques. Moi je ne me suis jamais vraiment retrouvé dans cette démarche : pour moi il s’agissait plutôt d’utiliser ce qui pour moi se rattachait à des sentiments et des couleurs turcs et de les mêler à ma propre musique.  Aussi, je n’ai jamais vraiment étudié la musique turque. Je préférais jouer ma musique qu’apprendre la musique traditionnelle. Je crois qu’il y a deux façons de faire de la musique folklorique : soit tu joues de la vraie musique folklorique, soit tu en retires des éléments. Dans les Istanbul Sessions il n’y a que Derbuka qui apporte une flaveur turque au projet.

Il jouait avec Sezen Aksu, n’est-ce pas ?

Il y a tout type de joueurs majeurs en Turquie.

Tu joues avec les plus grands musiciens à Istanbul aussi bien qu’à New-York !

Oui ! Et au Brésil, et en France !

Nous te questionnions à propos d’Instanbul, mais ce qu’il y a d’intéressant est ton intimité avec les grandes villes, les métropoles en général : qu’il s’agisse d’Istanbul, de New-York ou de Paris. Vous parliez de mélanger des éléments, de créer un melting pot ; y voyez-vous une connexion ?

Oui, je crois qu’il y en a une ! Je vis à New-York et j’adore ça : une grande ville est toujours très excitante. J’aime également les montagnes etc., mais je crois qu’une grande ville est intéressante pour le melting pot qu’elle déploie. New-York, Istanbul, Paris et Sao Paulo : non seulement ces villes accueillent de nombreux étrangers ces jours, mais aussi ont-elles une culture régionale. À Istanbul, il y a de nombreux musiciens comme Husnu : il ne vient pas d’Istanbul mais a grandi dans un petit village. “Ize” (pas sûr), le percussionniste vient de l’Est de la Turique : il est Kurde. À Istanbul il y a un melting pot de gipsies, de kurdes, de gens originaires des balkans… Donc je crois que cela devient effectivement excitant ! C’est la même chose avec Sao Paulo où vivent des musiciens du nord-est, de Refice, du sud, ainsi que des hispanophones. Et ils ont toujours le même type d’attentes : ces gens sont à la recherche du son contemporain. Ils se demandent : “ quel est notre son maintenant ?”, plus qu’autre chose. Si tu vas dans des petites villes, tu tomberas sur des groupes qui jouent des reprises, mais si tu es le type de musicien qui se demande quel son a-t-on aujourd’hui, ce que tu veux exprimer aujourd’hui alors il est clair que tu vas dans une grande ville ! Le melting pot fait sens !

Il y a une sorte de mode autour de la fusion et de la musique world aujourd’hui ; beaucoup de musiciens en ont une approche très commerciale. À votre avis, qu’est-ce qui fait la différence d’une approche commerciale de cette musique et une approche plus sincère ?

Il y a différentes sortes de fusion. Il est clair qu’il y a cinq ans il y avait déjà cette mode, avec par exemple la flûte indienne dans la musique house, qui n’était pas deep : ils mettaient de la dance avec des joueurs de tabla dans un morceau, et dans le morceau suivant il y avait une flûte chinoise ou quelque chose du genre. Ils se contentaient de mixer ces instruments sans véritablement s’en imprégner. Ça c’est un peu perdu, et la musique world est devenue plus traditionnelle : dans les festivals de musiques du monde, il n’y a d’yeux que pour les groupes africains ou indiens. C’est devenu plus conservateur, tout comme le jazz l’est devenu. La plupart des festivals de jazz sont aujourd’hui très mainstream. Dans ma musique, j’essaye vraiment de parvenir à une musique ethnique honnête. J’écris de la musique spécifiquement pour cette raison.

Comment travailles-tu dessus, dans la mesure où tu viens du jazz et reste un musicien de jazz ? 

Quand je m’assois au piano et écris, je garde toujours en tête ce que Duke Ellington a fait : quand il écrivait, il n’écrivait pas seulement pour un big band, il écrivait pour les musiciens qui formaient le groupe. Pour l’altiste, qui que ce fut à l’époque, il se disait “il joue à merveille dans ce registre”, alors il écrivait une mélodie pour lui. J’ai pensé à ça en écrivant les morceaux des Istanbul Sessions, j’avais mes musiciens en tête : je pensais à la façon qu’à Alp de jouer de la basse, comment les percussions s’adapteront ou non. Ça été la même histoire pour Wonderland : j’ai écrit les morceaux en imaginant Husnu jouer les mélodies. Cela ne fonctionne pas toujours, mais j’essaye de m’adapter aux gens qui jouent ma musique, surtout quand on enregistre, parce que cela devient plus personnel, plus honnête.

Pourquoi avoir créé votre label ?

L’industrie musicale a tellement changé : tout le monde a commencé à monter son propre label parce qu’il n’y a plus d’autres moyens d’être publiés. Avant, en tant que jeune musicien, tu espérais être signé par quelqu’un, aujourd’hui c’est plus ou moins fini, à moins que tu fasses parti des chanceux. Même si je ne veux pas vraiment dire “les rares chanceux”, parce que je ne sais pas si c’est une bonne chose ou non d’être signé chez Blue Not : c’est peut-être bien dans la mesure où tu bénéficies de plus de moyens dédiés à la promotion presse, donc tu deviens peut-être plus connu et obtiens plus de concerts. Mais sur le long terme je ne sais pas. Parce que si tu perds ça, ce contrat, tu es plus susceptible de te perdre à nouveau. J’ai beaucoup d’amis qui étaient signés dans des labels qu’ils ont perdu après deux albums. Après c’était comme s’ils devaient repartir à zéro. Donc pour un jeune musicien qui souhaite être le propriétaire de ses masters [enregistrements non mixé], il est préférable d’être autonome, en terme de publication et de business. Quoi qu’il en soit, il y a toutes sortes de labels aujourd’hui et certains sont plus conservateurs. Mais je ne crois pas que le problème vienne des labels : c’est plutôt lié aux politiques actuelles. Tout est devenu plus conservateur partout. Beaucoup de festivals le sont également. Mais en même temps il y a beaucoup de nouveautés, beaucoup de festivals tentent de nouvelles choses : ils accueillent mon genre de musique. C’est un peu le grand bordel.  

Vous avez l’air de bien vous dépatouiller de ce grand bordel !

J’essaye. C’est toujours difficile de faire de l’argent, d’obtenir des dates, des tournées et des vols d’avion. Bien sûr, ça a l’air bien, et ça l’est ! Je ne me plains pas, je joue effectivement beaucoup. Mais ce n’est pas comme si c’était nécessairement facile pour ou de nombreux autres musiciens : tu dois tourner, jouer, tourner encore…

C’est beaucoup de travail…

Oui ! Souvent ça ressemble à une construction : peut-être que telle année tu ne gagnes pas d’argent, mais l’année suivante ce sera mieux si tu fais ça ou ça. Il n’y a pas d’autre façon d’avancer.

Y a-t-il une sorte de stratégie à adopter ?

Ma stratégie est la suivante : il faut se montrer. Si tu ne le fais pas, rien ne se passe. Il faut voyager, il faut jouer, rencontrer des musiciens, monter de nouvelles collaborations. Il faut avoir de l’énergie pour accomplir de nombreuses choses.

À l’écoute de votre musique, on peut dire que cela semble effectivement très important. Vous avez de nombreux projets, tous inscrits dans des horizons musicaux différents. On a l’impression que vous ne vous reposez jamais, comme si vous ne vouliez pas vous arrêter de découvrir de nouvelles choses. Êtes-vous d’accord ?

Je le suis. C’est dans ma personnalité. Ma mère est suédoise, mon père est turc ; je vis à New-York et ma femme est brésilienne : d’une manière ou d’une autre toute ma vie j’ai voyagé, fait des aller-retours. C’est devenu très naturel pour moi. Même ma relation au Brésil l’est : ma femme étant du pays, j’ai commencé à m’y rendre il y a longtemps déjà. Et presque naturellement, puisque je suis musicien, j’ai commencé à me faire des amis, une amitié en entraînant une autre, j’ai commencé à jouer et ça s’est établi ! Ce n’était pas prémédité : ma carrière ne l’a jamais été. C’est une stratégie mais pas vraiment une stratégie planifiée. Ce sont les choses qui arrivent. Par exemple, quand j’ai rencontré Eric Truffaz, Buggie Wesseltoft et d’autres avec qui je joue : c’est juste arrivé.  

Comment ton label permet-il que les choses se passent ?

Pour le moment c’est une toute petite structure. C’est plutôt destiné à rendre la distribution possible ; il s’agit surtout de permettre à la musique de sortir. En ce moment c’est surtout dédié au digital : nous essayons de sortir des CDs ou des vinyls quand cela fait sens. Il est simplement plus facile de trouver une compagnie prête à distribuer ton disque quand tu as un label.

Que veux-tu dire par “sortir un disque quand cela fait sens” ? Qu’est-ce qui permet de dire que cela fait sens de sortir un disque pour un musicien ?

J’ai enregistré des albums qui me plaisaient musicalement mais pour lesquels ça n’allait pas : par exemple, des albums qui n’étaient pas destinés à donner à lieu à une tournée. Quand ce n’est pas de la musique faite pour la radio par exemple. Donc, cela ne fait pas forcément sens de sortir un disque. J’y trouvais un sens à l’époque. Quand tu es un jeune musicien, tu dois penser, planifier, si l’on peut dire. Tu dois essayer et voir les étapes suivantes. Mais c’est compliqué : l’industrie de la musique aujourd’hui est difficile. Il y a tellement de groupes ! Pensez au nombre d’écoles de jazz qu’il y a dans le monde, combien d’élèves en sortent diplomés ! Peut-être s’agit-il de centaines de milliers de musiciens qui sortent diplômés chaque années ! Et tout le monde veut jouer, enregistrer un disque ; et ils sont tant à être d’incroyables musiciens ! Mais pour trouver sa voie… : c’est la même chose avec la peinture ou les écrivains.

Pourrais-tu expliquer à nos lecteurs ce qu’est le Nublu ?

Nublu est un club que j’ai créé il y a 13 ans à New-York. Il y a un peu de tout dans ce club. Sa naissance était impromptue. C’est une longue histoire. Juste après le 11 septembre, le centre de Manhattan était dans le chaos et je me disais, comme tout le monde à l’époque : “que devons-nous faire maintenant ? Faut-il déménager ailleurs ?”. On aurait dit qu’il y allait y avoir une guerre mondiale ; les mois qui suivirent furent terribles à New-York. Puis les loyers ont baisser et je me suis décidé. Avant ça j’avais l’habitude d’organiser des soirées dans différents clubs, javais ma propre soirée de programmation tous les mercredis dans un club, les vendredis dans un autre… J’animais et accueillais des musiciens et des DJs. . Et c’était toujours un peu compliqué de traiter avec les propriétaires à l’époque et d’en tirer de l’argent. Ils avaient toujours une raison : “Cent personnes sont venues !”. “Mais seulement 40 d’entre elles ont payé !”. Puis j’ai eu l’idée d’ouvrir mon propre lieu. Mes amis et moi formons une espèce de communauté de musiciens qui jouent une musique qui n’est ni du jazz, ni du rock, ni du hip-hop ou de l’électronique, mais qui réunit des éléments de toutes ces musiques. Donc je leur ai dit que nous devions ouvrir notre propre club, où nous aurions du vin et de la bière, des croissants et des sandwichs. Au début c’était plus un café. Puis nous nous sommes mis à y jouer pour voir ce que cela donnerait. C’est parti très naïvement. Après 3-4 semaines un ami est venu me demander s’il pouvait jouer le mercredi suivant. Ça a été une super soirée, alors il est revenu jouer tous les mercredis. Un autre ami est venu me demander s’il pouvait jouer tous les jeudis… Aux débuts du Nublu, nous programmions des groupes qui revenaient le même soir chaque semaine. Ces résidences leur on permis de se développer : ils venaient chaque semaine avec de nouveaux morceaux. Voilà pour les débuts.

Le nom représente tous les éléments qui font l’identité de ce club en un mot. Ce n’était ni un club de jazz, ni un club d’électro… Pendant 13 ans ça a été le cas. Il y a de la musique live et un dj chaque jour de la semaine. Et tous types de groupes viennent jouer. De temps à autre, nous avons effectivement quelques groupes de jazz plus traditionnels ou des groupes africains, mais la plupart des groupes mélangent les univers musicaux.

Nous devons absolument venir !

C’est petit mais cool ! Il y a toujours quelque chose d’intéressant et c’est ouvert tous les jours de la semaine ! Il n’y a rien de tel !

Donc Nublu serait le nom que vous aimeriez voir utiliser pour parler de ce type de musique qui n’est ni du jazz, ni du hip-hop, ni de l’électronique, etc.

Oui, c’est ainsi que je le voyais à l’époque. Je pense que c’est toujours valide, même si je n’y pense pas vraiment en ce moment. Mais en pensant au nom du club, je voulais un mot qui représenterait la musique que nous jouons, pas juste “Chez Gaspard” ou quelque chose du genre…

Est-ce que vous aimeriez être appelé un musicien de nublu plus qu’un musicien de jazz ?

Oui, cela fait sens, parce que c’est ainsi que je le ressens quand je joue ou quand je pense à la musique. J’ai un groupe à New-York avec lequel nous jouons plutôt de la dance, mais ce n’est pas non plus véritablement de la dance, plutôt de la “musique dance improvisée”. Nous ne voyons pas la musique en pensant “ce groupe joue de la house”, “celui-ci du jazz” et “ce projet joue de la musique turque”. Pour moi le trip-hop est un peu comme ça ; surtout le trip hop des débuts : les débuts de Massive Attack ou de Tricky. Avec ces groupes c’était de l’électronique mais avec une vibe jazz dans laquelle on pouvait sentir de la soul ou du hip-hop. Mais même aujourd’hui je crois qu’il y a énormément de musiques comme le style nublu : même Flying Lotus et ce type de musiques faites par de DJs qui produisent parfois du matériel d’avant-garde, presque du free jazz mais avec des beats. Vous voyez-ce que je veux dire ? Les musiques aujourd’hui mélangent beaucoup d’influences. Il y a quinze ans c’était moins le cas, alors qu’aujourd’hui il y a des assemblages très intéressants !

Il est intéressant que vous jouiez de façon très jazz avec votre saxophone à certains moments, avec un feeling très spirituel et mélodieux. C’est ce qui te rend véritablement unique sur n’importe quelle scène. Est-ce que tu souhaites véritablement que ce mélange se fasse dans ta musique ?

Et bien… On ne pense pas à tout : on écoute simplement la musique. J’essaye toujours de m’adapter au moment. Tel un bon musicien, je pense que c’est toujours le but. Hier, par exemple, j’ai joué avec un violoncelliste pour un défilé de mode, sans répétition. Mais tu essayes de t’adapter d’une manière ou d’une autre.

À propos de feeling dont tu parles, serais-tu d’accord de le définir comme spirituel en un sens ? On sent un engagement spirituel profond dans ta musique.

Je suis d’accord avec ça : parce qu’à la fin, ce que j’apprécie et la raison pour laquelle je joue de la musique est que quand tu joues, il s’agit de faire monter l’énergie dans la pièce, quand c’est vivant. J’ai l’impression que si tu joues de certaines façons tu élèves la musique, et ça te rend plus intelligent, plus sensible. Tout Coltrane, même Miles, est à propos de cette élévation de l’état d’esprit. Si tu te contentes de venir et jouer n’importe quoi, pendant que des gens dînent en disant “Oh quel super musicien, il joue très bien de la guitare, il joue vite !”… Alors que si tu fais vraiment impression, les gens vont simplement se dire “wow” ! Comme quand tu vas voir un grand film : tu en sors en ayant l’impression que ça a changé quelque chose en toi. Pour moi c’est la raison d’être de la musique. S’il n’y a pas cet élément, cela ne fait pas l’affaire. Parfois je dis qu’il y a des musiciens et des artistes. Il y a beaucoup de grands musiciens et beaucoup de grands artistes, mais c’est une toute autre catégorie. Si tu vises à être un artiste, à exprimer quelque chose, je crois que c’est la même chose pour la peinture ou l’écriture, tu essayes d’être celui qui transmet quelque chose à la personne qui regarde ton oeuvre.

Si tu devais nommer des artistes qui t’ont beaucoup influencé ?

Il y en a tellement, de Duke Ellington à Coltrane, à Wayne Shorter, Sonny Rollins ou Archie Shepp. Ce sont surtout des saxophonistes bien sûr… Il y aussi Bill Evans ou Keith Richards. Les Rolling Stones ou Jan Garbarek… La liste continue : il y a aussi beaucoup de bon rock. Mais cela peut être des artistes de reggae : j’en admire beaucoup d’entre eux. C’est un peu comme le Nublu : j’écoute toutes sortes de musiques, pas seulement un genre. J’aime aussi  l’électronique où l’on entend des choses intéressantes.

Qu’en est-il des autres arts ? Votre musique a une dimension très cinématographique.

C’est encore plus le cas dans certains groupes : j’ai un projet à paraître intitulé Silver, dans lequel il est prévu explicitement d’apporter une touche cinématographique à la musique.

Les clips vidéos de Silver sont en effet très beaux : il y a un travail vidéographique impressionnant. L’approche cinématographique correspond à votre musique !

Je crois que je suis d’accord avec ça. Bien que je distingue les choses. Certaines personnes voit quelque chose de grand dans ma musique, mais pour moi chaque projet est très différent. Regardez Wax Poetics : c’est avec des chanteurs. Le Love Trio est plus proche de la dance, un groove de dance improvisée. Les Istanbul Sessions sont encore différentes. Chaque projet a son propre son.

Comment en es-tu arrivé à travailler avec des clips vidéos ?

Certains ont été réalisés par ma fille, en fait. D’autres ont été fait par des amis. Je n’ai jamais véritablement engagé quelqu’un. De la même façon que c’est arrivé sans que cela soit planifié. Pour les Istanbul Sessions et Wonderland, un mec m’avait proposé en disant qu’il avait l’idée de me filer dehors. J’ai accepté. Et ma fille a réalisé 3 ou 4 de mes clips quand elle avait 14 ans.

Donc la connexion avec les clips vidéos s’est faite après avoir composé la musique, plutôt que l’inverse.

En effet, c’est arrivé après coup. Mais je crois que, ces jours ci, il n’y a plus de disquaires et beaucoup de choses ont disparu. Vous avez besoin de choses sur YouTube. Et c’est drôle d’avoir quelques vidéos expérimentales.

Aviez-vous donné des directions à votre fille pour ses clips vidéos ou était-elle libre de faire à sa guise ?

Non, elle a un bon oeil. De temps à autres je lui donnais quelques pistes. Mais sur certaines vidéos elle a réalisé l’ensemble, et sur d’autres je lui ai proposé d’essayer certaines choses.

Les Istanbul Sessions m’ont fait pensé aux films de Fatih Akin, mais plus spécifiquement à Crossing the Bridge, son documentaire sur la musique d’Istanbul. Te sens-tu proche du travail de ce réalisateur ?

En fait, c’est un très bon ami à moi ! Et j’ai d’ailleurs composé une musique pour son court métrage dans New-York I Love You”. Nous sommes en train de discuter en ce moment ; il veut peut-être faire quelque chose avec moi pour son prochain film. Mais il est plus proche de la TRuqieu d’une certaine manière : tous ses films font référence à la Turquie. Alors que je mélange un peu de Turquie, de New-York et de Brésil. Nous sommes donc différents à ce niveau. Mais nous avons un caractère proche. Et les gens en Turquie nous associent.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Je ne m’en souviens pas ! Je crois que j’étais à un festival de cinéma dans le sud de la Turquie, j’étais là-bas pour jouer et il y était en tant que réalisateur. Nous étions probablement ivres.

Vous évoquiez plus tôt dans l’interview les évènements du 11 septembre. Par ailleurs, vous avez récemment composé un morceau faisant référence aux évènements de Taksim. Est-ce que ce type d’évènement politiques traumatiques vous inspirent ou vous émeuvent ?

Bien sûr ! Nous sommes tous affectés par cela. Les lois, les leaders, les hommes politiques, toutes ces choses follent qui arrivent : nous lisons tous à propos de cela. Parfois j’aimerais être plus brave, plus politisé, même sur mon facebook et les choses dans le genre. Mais j’ai fait le choix de maintenir des frontières entre mes opinions et le reste. Mais bien sûr, c’est important !

Est-ce que le morceau dédié à Taksim est lié aux évènements de Gezi ?

Oui, je l’ai écrit pendant la révolte de Gezi. Nous leur avons rendu une sorte d’hommage depuis New-York.

En tant que musicien que penses-tu pouvoir faire ?

Je crois que nous sommes tous plus ou moins impuissants. Les plus célèbres personnalités devraient s’exprimer, bien qu’ils ne le fassent pas la plupart du temps. J’essaye de dire quelque chose, surtout en Turquie, pendant les concerts. Mais il faut faire très attention à ce que l’on dit là-bas, à ce que tu peux dire et ce que tu ne peux pas. Mais d’une certaine manière, j’essaye de faire sentir aux gens, surtout aux plus jeunes, qu’il y a de l’espoir et que si l’on est ensemble les choses peuvent changer ; j’essaye de transmettre cette énergie, plutôt que de simplement jouer pour récupérer mon argent et m’enfuir. On essaye de transmettre un sentiment de solidarité : je crois que c’est la meilleure chose que l’on puisse faire.

Cela semble important dans votre vision de la musique : rapport à la dimension spirituelle de la musique à laquelle vous faisiez référence avant.

Et bien, il faut aimer les êtres humains, il faut aimer Mère Nature. Si ce n’est pas le cas, tu peux devenir banquier ou quelque chose dans le genre : il y a tellement de types de mauvaises personnes de possible. Ou alors on peut être comme la plupart des gens. Si tu creuses un peu, tu te rends compte que le monde disparaît, à cause de l’avidité. Il y a tellement de gens qui ne pensent qu’à faire de l’argent sur un fond d’égoïsme. Pense à tout ce ce désordre ! Tous ces constructeurs d’armes, ces usines chimiques et cette pollution. J’ai l’impression que l’on doit payer quelque chose en retour ; et tout le monde devrait avoir ce sentiment : apporter plutôt que simplement survivre. Certains le font, mais ils représentent une minorité. Alors en tant que musicien ou artiste, tu dois donner en retour. J’ai la sensation qu’il faut donner et ne pas se contenter de penser à ce qui est bon pour soi, à sa carrière ou à ce que l’on peut obtenir.

Quel est ton meilleur souvenir de concert ou de session ?

Ma façon d’envisager les choses me permet d’avoir de nombreux souvenirs de ce genre, autant à New-York qu’en Europe, quand je sens que l’audience entre en transe et que les gens reçoivent cette ecstase naturelle, comme si tout le monde avait pris la même drogue et était allé au même endroit. Je crois qu’il est vraiment possible d’entrer en transe.

Est-ce que vous le sentez en jouant ? Sentez-vous l’audience ? 

Oui, on la sent : en fermant les yeux on la sent.

Est-ce que cela a un impact sur ta musique ?

Oui ! Parfois cela peut être un simple déclencheur. Parfois c’est lié au son, si le système son est bien, il est bien simple d’atteindre l’ecstase. Il ne s’agit pas seulement de comment toi ou ton groupe a joué. Parfois il peut s’agir de la lumière dans la pièce.

Cela peut être très matériel !

Oui, parfois cela dépend de la bonne atmosphère, ou de la lune ! Je le sens, avec mon club et la musique quotidienne : parfois c’est magique ! Il n’y a pas besoin qu’il y ait la pleine lune. Parfois ça ne s’explique pas.

Tu essaierais de reproduire la même situation que cela ne fonctionnerait pas.

Exactement. Tu joues un soir, tu fais exactement la même chose le lendemain est ça n’est pas là !

C’est ce qui est cool dans votre métier : c’est toujours différent.

Je crois que c’est la magie de l’art.

Dans votre métier de compositeur, pensez-vous à cette dimension spitiruelle et matérielle lorsque vous écrivez ? Est-ce important le travail d’écriture ou bien est-ce quelque chose qui n’appartient qu’au moment précis où cela se passe ?

C’est important, mais c’est en toi, tu ne penses pas “oh ! ça va être un morceau très spirituel !”. Cela arrive sans que cela soit prémédité. Bien sûr, il faut penser à ce qui va marcher, et il faut imaginer ce qui est marche pour la scène ; penser à quel morceau va permettre au groupe d’arriver à cet état en concert. Harmoniquement, certaines choses n’y donnent pas accès.

À Istanbul beaucoup de musiciens jouent dans la rue ; vous même avez joué avec votre groupe à la Corne D’Or.

C’était plus ou moins sur une scène en fait. J’avais pour habitude de jouer dans la rue il y a longtemps, à Bordeaux. C’était en 1988, quand j’allais à l’école. J’avais un ami batteur de Bordeaux. Nous jouions tout l’été dans les rues. C’est assez incroyable de jouer dans la rue ! En tant que musicien c’est une forme d’apprentissage. J’avais aussi pris l’habitude de jouer dans Central Park pendant un temps.

 Quelle différence y a-t-il entre jouer dans la rue ou sur une grande scène ?

Dans la rue les gens n’ont aucune idée de qui tu es et de quelle musique tu joues. Mais si tu les touches, ils s’arrêtent et écoutent. Parfois il peut y avoir foule autour de toi. Alors ils donnent de l’argent. Ça te permet d’apprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas. Bien sûr cela dépend d’où tu vas jouer, si c’est un bon spot ou non. Mais j’ai eu quelques moments de gloires : j’ai joué dans le métro à New-York, à Central Park et à Bordeaux. Cela n’a duré que 2 ou 3 ans.

C’est une bonne école !

Effectivement. J’étais à Bordeaux il y a trois ans et j’ai dit aux musiciens du groupe des Istanbul Sessions que j’avais eu l’habitude de jouer dans les rues de la ville. Alors le percussionniste nous a suggéré d’y retourner. C’est ce que nous avons fait, mais après 20 minutes la police est venu nous virer. Nous sommes allés quelques rues plus loin ou quelqu’un nous a dit que nous jouions trop fort…

Que pensez-vous de la police française ?

Ils ont l’air plus gentil que dans la police turque et américaine.

Beaucoup d’interviews vont suivre à propos de votre héritage turque. Nous nous sommes donc demandés à quel point la Suède était importante dans ta musique et ta vie.

J’ai grandi en Suède où j’ai appris à jouer du saxophone. Il y avait un style à la Jan Garbarek. Vous savez, l’album que Keith Jarrett avait enregistré avec des musiciens scandinaves ? Cet album était très populaire, ce type de jazz était plus populaire en Suède que le jazz traditionnel américain, de mon temps. Puis c’est aussi devenu plus conservateur. Donc j’ai grandi en écoutant la musique norvégienne et suédoise, c’est différent. Ils jouent différemment. Il y a un feeling nordique. Maintenant quand je joue avec Bugge Wesseltoft, quand je joue dans son groupe avec quatre musiciens norvégiens, je reconnais cette façon qu’ils ont de jouer. À New-York ça n’a rien à voir et en Norvège c’est encore différent ! Je crois que c’est ancré en moi et que c’est naturel. Le projet Silver par exemple était associé à New-York dans mon esprit, mais c’est dans une spiritualité très scandinave. C’était le but : plus de synthétiseur, plus de batterie avec une trompette au-dessus. Donc oui, la Suède a toujours été d’une grande influence !

Vous avez visité de nombreux pays. Nous voulions vous demander ce que vous pensiez de la France. Y a-t-il des clichés que vous adorez à propos de notre pays ?

En plus d’aimer la France, je crois que c’est un super pays dans lequel vivre où il se passe beaucoup de choses. Il est intéressant que la France ait cette connexion avec l’Afrique et l’Afrique du Nord. C’est très important dans la musique world. Le travail effectué en France dans cette mouvance est devenu important dans la musique Africaine, Arabe et même Indienne. En France, tout le monde est éduqué au contact de l’art ! Je crois quand même que les gens sont trop obsédés par l’image du jazzman noir, et je ne sais pas si c’est raciste ou pas. Les festivals ont besoin de cette personne chaque année. S’ils sont bons, bien sûr, programmez-les ! Mais pour des gens comme moi ça amène à être en compétition sur des éléments qui n’ont pas grand chose à voir avec la qualité de la musique. Mais chacun a ses out obsessions. Ce sont aussi des sujets très sensibles. De toute façon, je pense que n’importe qui devrait apprécié la France, parce qu’il y a tant de festivals ! Ils dépensent vraiment de l’argent, les gens font beaucoup d’efforts pour maintenir l’art et la musique en vie !

Vous parlez des différentes origines et influences, de l’influence nord africain. J’imagine que vous avez eu vent de la crise des migrants ; la France est un des seuls pays en Europe qui refuse d’accueillir des réfugiés.

Comme je le disais : le monde devient plus conservateur. La Suède également. Je crois que cela a voir avec la peur. Les gens ont peur de perdre, comme par exemple : “je n’ai pas de travail, pourquoi devrais-je leur donner de l’argent ?” ; “Je vis dans un mauvais appartement, pourquoi devrait-on leur fournir des appartements gratuitement ?” C’est presque une réaction normale, même si ce n’est pas nécessairement bien. Chaque pays a son Le Pen ou son mouvement d’extrême droite qui grandit encore et encore. C’est pareil en Turquie. Regardez Trump, Bush et d’autres… Ce sont les temps qui courent… C’était totalement différent dans les années 70 : maintenant c’est ainsi. Espérons que dans 10-15 ans cela change à nouveau.

Sentez-vous ce climat conservateur dans votre métier ?

Je crois en un monde sans passeports : la notion d’un pays comme étant le mien, d’une frontière comme étant la tienne est tellement étrange ! Tout est relié. Il y a quelques centaines d’années ça n’était pas là, et il y a des milliers d’années il n’y avait rien. Donc cela devient bizarre. Ma musique est sans frontières. Voilà ce que j’exprime.

Propos recueillis par Pierre Tenne & Elie Piot. Traduction : Florent Servia

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