Seun Kuti, afrobeat et conscience noire

Entretiens - par Florent Servia - 7 mars 2018

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Son père, déjà, se fichait de provoquer l'ire des dirigeants nigérians en profitant de son art et de son exposition médiatique pour critiquer le système en place. Dans sa continuité musicale et accompagné de l'historique Egypt 80, Seun Kuti sort Black Times, dont le thème de la condition des noirs n'a jamais cessé d'être une question d'actualité à travers le monde. Partant du principe que l'afrobeat est ce qu'il est et que Seun Kuti, comme son père Fela, continue de faire danser les foules, nous avons demandé au chanteur ce qu'il en était de son engagement.


Qu'est-ce le Corporate Public Control Department ?

C’est le nom que j’ai donné au gouvernement nigérian.

Parce que vous pensez qu’il n’existe que pour nous surveiller ?

Oui, pour l’élite. Ils nous tiennent bien en ligne et veillent à ce que l’on accepte les lois qu’ils créent, que l’on accepte qu’ils pillent notre société.

Pensez-vous que les gens sont attentifs à vos paroles ?

Je crois que mes fans le sont pour les messages ! Je suis un artiste organique. Je fais les choses avec conscience. Et je n’ai pas de major pour me soutenir. Tout ce que j’ai, je me bats pour l’avoir. Mais je crois que ce que l’on fait, les artistes, est nécessaire. On doit continuer, que les gens écoutent ou n’écoutent pas. C’est bien de gagner beaucoup d’argent, c’est sûr, d’être populaire. Mais l’on ne fait pas ça pour être aimé.

Avoir plus d’auditeurs, c’est aussi propager davantage votre message.

Oui. Mais aujourd’hui les gens se fourvoient de toute façon. Ils n’ont aucune indépendance d’esprit. La télévision leur dit quoi penser. Donc, je suis simplement heureux si les auditeurs écoutent vraiment. Tout ce qui est dit dans les médias est soutenu par l’élite. Qui faut-il croire ?

Mais vous pouvez avoir l’espoir d’être écouté, de toucher des gens…

Oui, de les inspirer ! Et en particulier les noirs. Que dans le monde entier, ils comprennent notre lutte. C’est difficile. Parce que personne dans le leadership noir ne s’intéresse à nos problèmes. Ils ne pensent qu’à notre intégration. Nous devons travailler durement pour que les blancs puissent nous aimer, pour qu’ils nous respectent. C’est la propagande de l’excellence noire. Il faudrait bien s’habiller, bien parler, n’offenser personne, être sur que tout le monde vous aime. Nous nous imposons des standards que l’humanité ne peut pas maintenir. Nous devons être le mieux que nous pouvons, mais pour nous même !

Par exemple, les gouvernements noirs sont comme en probation. Ce qu’ils font est regardé. Mais s’enquiert-on de ce que font les Etats-Unis ? Nous devons arrêter de vouloir satisfaire tout le monde et nous concentrer sur notre propre grandeur.

Avez-vous suivi le mouvement Black Lives Matter, aux Etats-Unis ?

Je soutiens ce mouvement, mais il n’est que le début d’autre chose. Ce n’est pas une solution pour la population afro-américaine qui, une fois de plus, dit : « regardez-nous, nous sommes humains, acceptez-nous ! ». Tant que nous nous considérons comme des êtres humains, nous n’avons pas besoin des autres pour valider notre humanité. Les élites ne partageront jamais leurs ressources.

Qu’en est-il de la situation au Nigéria ? Là-bas aussi, la population doit apprendre à s’accepter elle-même ?

Oui ! Je vais faire une analogie. Au Nigéria, il y a beaucoup de musulmans. Ils disent que « Dieu ne commet pas d’erreur ». Dieu est parfait et tout ce qu’il fait est parfait ! Pourtant, 77 % des femmes de mon pays s’éclaircissent la peau. 100 % porte des perruques. Quand il s’agit de l’identité noire, tout le monde accepte que Dieu fait des erreurs (rires). Je crois que c’est la meilleure façon de répondre à la question !

Les élites africaines criminalisent la peau noire. Tu comprends ? Quand les afro américains disent qu’ils sont tués par la police. Je leur réponds : nous aussi, et nos policiers sont noirs ! Quand ils me disent que les banques ne leur accordent pas de prêts. Je leur réponds : nous aussi, et nos banquiers sont noirs ! C’est un système qui nous maintient à notre place. Toutes les institutions sont organisées à cet effet. C’est pour ça que je pense que notre libération ne se fera pas par l’intégration mais par la création de notre propre système.

Être artiste vous permet de diffuser des messages.

Nous devons êtres les voix du peuple, nous devons apporter une narration alternative. Mais parce que ce sont les mêmes personnes qui possèdent les radios, les journaux, les labels, les festivals, même les artistes sont compromis ! Comment les gens ont-ils pu chanter à tue tête « because I’m Happy » ? Dans quelle mesure sont-ils heureux ?

Mais la légèreté et les sentiments dans la musique sont libérateurs dans le quotidien de la population.

Pendant des siècles, la musique se faisait sans paroles. Il n’y a que des sons. Les émotions de la musique ne viennent pas des paroles de la chanson, mais du son. Le message, lui, te fait penser. Je ne dis pas que « Happy » est une mauvaise chanson, c’est une bonne chanson. Mais c’est ironique que les médias aient pu atteindre tellement de personnes malheureuses avec un morceau qui s’intitule « Happy ». C’est ça le CPCD ( Corporate Public Control Department ), faire croire qu’il y a du bonheur là où il n’y en a pas !

Ce vous dites est intéressant, parce que votre musique donne envie de danser, mais pas vos paroles !

(rires) Exactement ! Le problème est que les médias relaient ce besoin d’échappatoire, cette idée que l’ignorance est le bonheur… Que l’on ait pas besoin de savoir. Moi je crois pas ça, à ce bonheur qui soit superficiel. Ils utilisent cette propagande d’échappatoire pour nous faire oublier la réalité. C’est puissant.

Donc quand vous dites que vous avez une mission en tant qu’artiste. Est-ce cela ?

J’ai envie d’être la voix de ceux qui se sont trouvés eux-même et qui ne dénient pas la réalité. Des gens qui n’ont pas besoin de consommer autant que la société nous incite à le faire. On nous fait sentir honteux d’être pauvre. Je veux que les pauvres soient fiers et heureux de ce qu’ils sont.

Avez-vous toujours eu conscience ?

Non. J’ai appris en grandissant, en étudiant. Je me suis instruis. Pour être heureux d’être en vie, je veux pouvoir être capable de devenir meilleur. J’essaye. Je veux être bien dans mon esprit autant que dans mon corps.

Votre père était très politisé, dans sa vie, son art…

J’ai toujours su que l’afrobeat était pour le peuple. Mais je ne savais pas pourquoi. Je n’étais pas convaincu. Il faut comprendre que même si j’étais le fils de Fela, je suis quand même allé dans une école gouvernementale. Dehors, je jouais avec des gens “normaux”. Et à part mon père, personne de ces gens là ne validait son message. A l’école, je n’entendais pas le discours de mon père, mais d’autres idées. Pareil quand j’allais chez mes parents. Alors j’ai douté de mon père, je lui ai demandé s’il me disait la vérité. C’est ça le pouvoir de la société ! Quand je regardais la télévision, l’avis n’était pas celui de mon père ! J’ai du me battre pour arriver à la vérité que je connaissais déjà ! Alors imaginons ceux qui ne savent pas, ceux qui n’ont pas d’un Fela dans leur vie pour remettre l’endoctrinement en cours.

Egypt 80 est un héritage de ton père pour toi. Ce groupe existe depuis plus de quarante ans, j’imagine que ses membres changent ?

Bien sûr ! Aujourd’hui, seule la section rythmique est âgée. Les autres ont changé. Le temps est l’ennemi ici ! Egypt 80 est une institution. C’est le futur ! Je ne crois même pas que le futur leader de Egypt 80 sera un Kuti comme moi. Egypt 80 doit perdurer pour toujours, comme une institution de la musique africaine. Mais je n’ai que 35 ans. Donc on va continuer et espérer le succès !

Comment avez-vous rencontré Robert Glasper ?

On s’est rencontrés grâce à nos managers qui sont amis ! Ils se sont dit que leurs artistes devraient travailler ensemble ! Il a été ma deuxième oreille en studio, d’où le fait qu’on le nomme “co-producteur” de certains morceaux.

Mais il n’a pas composé de morceaux. Il faut savoir que lorsqu’on enregistre un album, les titres ont déjà considérablement été rodés sur scène ! Il nous faut ensuite les adapter pour l’enregistrement du disque, où la formation est réduite.

Parlez-vous de politique avec Robert Glasper ?

Bien sûr ! N’importe quelle personne intelligente noire ou indigène et dans la trentaine aujourd’hui en parle ! Si ce n’est pas le cas, de quoi parlent-ils ? Robert Glasper est très drôle par ailleurs.

Et comment cela s’est passé avec Carlos Santana ?

Ah… A ce sujet, les ancêtres m’ont apporté leur bénédiction pour avoir été loyal envers mes gens. Ils m’ont béni avec Carlos Santana. Il faut savoir qu’il a écrit à propos de moi dans son livre ! C’est comme ça que j’ai pu réaliser qu’il me connaissait et que je l’ai ensuite rencontré. Il parlait de musiques africaines qu’il aimait et a même cité certaines de mes paroles ! Pour moi, c’est un cadeau que l’on m’a fait !

Par la suite, des amis américains ont réussi à arranger un appel téléphonique. Il a été très généreux. Ca a été un projet fait d’amour et de compréhension. Il ne l’a pas fait dans un but commercial.


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