Daniel Zimmermann, profession tromboniste

Entretiens - Par Florent Servia - 8 mars 2017

© Sylvain Gripoix

© Sylvain Gripoix

Daniel Zimmermann nous a tapé dans l'œil à l'automne dernier avec son deuxième album, Montagnes Russes. Bone Machine avait déjà eu droit à une belle réception de la profession en 2013. Vendredi, le 10 mars, il lance sa tournée 2017, chargée pour la formation, avec un concert au Tendance Jazz Festival, qui réunit les artistes du Label Bleu à domicile, à la maison de la culture d'Amiens. Rencontre.

Je suis impressionné par votre C.V. Vous avez joué avec un nombre incroyable d’artistes de tous genres… -M-, Patrick Bruel, Johnny Halliday, Jacques Higelin, Metronomy, Etienne Mbappé, Manu Dibango, Wynton Marsalis, Archie Shepp, Thomas de Pourquery... Je m'arrête là !

C’est vrai, mais il y a eu des remplacements. Des fois ce ne sont que des noms. Ce ne sont pas forcément des gens avec qui je me suis impliqué. Ce qui ne veut pas dire que ça a été un mauvais moment… Mais c’était parfois très fugace.

J’aime le studio. J’ai toujours enregistré. C’est un côté de mon métier. Mais si je fais le compte des artistes avec qui j’ai fait un bout de chemin, je vois qu’il n’y en a pas tant que ça ! Il y a Nougaro avec qui j’ai fait 100 concerts et d’autres où c’était une demi-journée de studio. Je ne les ai parfois même pas croisés. Il y a pas longtemps j’ai enregistré pour Alain Souchon. Je ne l’ai pas vu ! Au moment de rédiger le C.V, je mets tout, parce que je n’ai rien à cacher.

Est-ce l’instrument qui amène cela ? En dehors des qualités pour lesquelles vous êtes appelé ?

Je dirai plutôt que l’instrument permet cela. C’est plus facile de jongler entre les styles au trombone que à la batterie où en général ton mode de jeu, ton choix de son te dirige dans un style déjà. Tu vas donner le son de l’orchestre. Au trombone on peut plus s’adapter. Il y a moyen d’être flexible. Les arrangements vont faire que tu vas apporter une couleur ou tel ou tel style. Parfois, pourquoi pas, un truc original et nouveau. Il n’est pas interdit de rêver ! Ça m’arrive que l’on me demande de faire quelque chose d’inhabituel en chanson. Ça c’est génial ! Et ça tombe bien, il y a encore des choses à faire en trombone.

Les gens qui se choisissent une direction en terme de styles se ferment les autres portes. Moi je les ai toujours laissé ouvertes. Ça me va bien. Mais ce n’est pas un plan de carrière, ce sont des opportunités qui sont tombées.

C’est sûr qu’il y a moins d’opportunité qu’on choisit d’être uniquement soliste ou de se consacrer seulement aux musiques improvisées. Beaucoup de musiciens font cela.

Même en musiques du monde ! Vous avez joué des musiques africaines…

Oui, mais c’est de la musique où il y a des cuivres. Le trombone, traditionnellement, c’est un instrument roi à Cuba, au Brésil et à la Nouvelle-Orléans on va dire. Si on me demande de faire du jazz manouche, ça n’a jamais été fait et j’en serai bien content. Mais tout le monde n’est pas ouvert à ça. Dans la musique africaine, les cuivres marchent bien aussi.

Est-ce que cela a été ainsi dès le départ ?

Non, à mes débuts sur scène, j’ai joué avec le même groupe principalement. Entre 16 et 23 ans. Il y avait un côté autarcique. Alors quand j’ai commencé à faire d’autres choses, j’ai trouvé ça génial et suis devenu un petit peu boulimique ! Sans chercher à l’être. Mais à chaque fois qu’une occasion faisait le larron… Il n’y a pas beaucoup d’expériences en musique qui me sont déplaisantes. Surtout quand c’est fugace. Mais le plus ça fait appel à ta personnalité propre, le plus tu as l’occasion de t’exprimer, le mieux tu te sens ! C’est sûr que le jazz, au sens large, est souvent la musique qui laisse le plus de libertés.

Quand vous vous contentez d’enregistrer une demi-journée en studio pour un artiste, êtes-vous quand même curieux d’entendre les morceaux ?

Toujours. C’est toujours une surprise quand on ne s’occupe pas du mix, du mastering. Je viens d’écouter le projet de Tony Allen avec qui j’ai enregistré en septembre. C’est un album de composition, avec en périphérie, quatre morceaux des Jazz Messengers de Art Blakey, mais dans le style de Tony Allen ! Ça découle de sa volonté d’aller vers le jazz qui l’a beaucoup marqué quand il était jeune. Je ne sais pas quelle formule va tourner sur scène, mais ce projet me plaît énormément ! On l’a enregistré à 9. Il va tourner en formation plus réduite. J’ai ressenti une vibration pendant l’enregistrement. Je ne suis pas porté vers le mysticisme, la spiritualité et ces choses là, mais il y a quand même un son, un esprit et une vibration dans le jazz des années 60 que j’ai toujours rêvé de retrouver. Cela dépasse de loin le pur côté formel. Même quand on joue cette musique là on a parfois l’impression de le toucher du doigt, sans que l’on ne soit jamais complètement dedans. Là c’était le cas, on y était ! On a fait quasiment que des one shot. L’imperfection a été tolérée. Ça a été fait sur bande avec très peu de micros. Les instruments n’étaient pas isolés les uns des autres… Il y a eu une rudesse dans le son, qui est due à Tony Allen évidemment, mais qui est due à la manière de faire.

© Sylvain Gripoix

© Sylvain Gripoix

Et comment procédez-vous sur vos albums ?

Il se trouve que mon ingé son a travaillé sur l’album de Tony ! On a fait très peu de prises également, mais pas de one shots.

Quel est votre sentiment après avoir rejoint le Label Bleu ?

Très heureux ! À tous les niveaux ! Aujourd’hui les producteurs sont rares. En avoir un c’est presque un miracle. Ils ont choisi de me produire, c’est super ! Il y a dix ans j’avais remarqué qu’aucun tromboniste n’avait de producteur, mais à l’époque il y avait encore des producteurs. Aujourd’hui il n’y en a presque plus et, moi, tromboniste, j’ai trouvé un producteur ! Je pensais que ce ne serait pas prêt de m’arriver. Je suis aux anges.

Le Label Bleu est super du point de vue humain, mais aussi parce qu’il représente. Son passé glorieux d’abord [...], mais aussi ce qu’ils défendent comme valeurs aujourd’hui.

Quelles valeurs défendent-ils ?

D’après ce que je vois, ils sont très ouverts esthétiquement. Et ils sont assez indépendants du microcosme. Je ne sais pas si c’est du fait d’être à Amiens, en province, mais leurs choix se font vraiment au coup de cœur, mais d’une manière assez fraîche. Tout le monde estime faire des choix au coup de cœur. Mais quand on est dedans, qu’on entend parler d’untel, qu’on apprend que c’est là qu’il se passe de belles choses, c’est jamais aussi frais. Eux ont écouté et y sont allés. Et je me suis senti bien auprès d’eux.

Qu’est-ce qui est primordial dans votre musique ?

La fluidité du discours. Même si ce qu’on entend est inhabituel, même si c’est difficile, il faut que cela paraisse évident, comme quand les mots s’enchaînent. Peu importe qu’à un moment j’utilise un mot savant. Quand il est bien placé, on n’y fait pas attention. Dans la musique, c’est moins évident, parce que c’est moins naturel pour un être humain que de parler. Donc la fluidité est ce qui compte le plus pour moi ! C’est un point commun que j’ai avec Pierre Durand, justement.

Ce n’est pas chercher à faire quelque chose d’accessible. J’aime simplement moins quand le discours est fait de cassures constamment.

Mais l’accessibilité peut en découler !

Effectivement. Mais ce n’est pas une démagogie. Si je voulais plaire, je pourrais justement aller vers la cassure. Il y a un public pour ça dans le jazz.

Après, j’ai lu des articles disant que le premier morceau de Montagnes Russes était classique. Mais pour moi c’est quasiment le plus original de l’album ! C’est une ballade pop au trombone - déjà c’est rare -, en 7 temps, avec la batterie qui ne décompose pas, c’est-à-dire qu’elle ne joue ni charley, ni cymbale et que c’est toujours un peu en suspend, avec un dobro et une contrebasse doublée au soubassophone. Tout ça sur une ballade. C’est bourré de trucs inhabituels, et pourtant tout le monde a l’impression d’un truc évident.

Ça veut dire que c’est réussi !

C’est sûr ! J’aimerais bien qu’on remarque quand c’est original, mais je me dis que j’ai réussi mon coup ! Mais je peux dire que les musiciens, au moment de le jouer, n’ont pas trouvé ça banal. Ils ont même serré les fesses sur le déchiffrage, malgré leur niveau !

Vous leur avez compliqué la vie ?

Non ! La plupart des morceaux ne sont pas trop durs. Ce qui est dur c’est qu’il y a beaucoup de conventions. Les morceaux sont assez structurés, comme des chansons finalement. C’est moins composé que le premier disque. Malgré tout il y a beaucoup plus de composition que dans la tradition du jazz comme prétexte à l’improvisation. Montagnes Russes est moins orchestré. Il y a plus de liberté pour les musiciens et c’est un projet qui est directement jouable sur scène. Le précédent était une adaptation sur scène où on ne pouvait jouer qu’en formule réduite. Ça avait été écrit pour jouer en septet. Sur scène, il y avait un vice de forme. Là ça marche tout de suite. Là il y a une vraie architecture prévue pour cette formation, telle qu’elle est.

Qu’est-ce que Pierre Durand a apporté dans ce nouvel album ?

Ses influences pop, rock et blues du bayou. Je voulais vraiment aller vers ce blues là, sur certains morceaux. Il joue de la dobro et joue en picking. Certains morceaux étaient écrits pour cela. C’était tout simplement le guitariste qu’il fallait pour ce projet. Et en plus de ça, il joue beaucoup sur les sons. Il est aussi capable d’improviser d’une manière très free. Ça me plaît. Notamment pour la scène. Dans le groupe, on a tous ça, ce goût l’improvisation free. Dès la première répétition ensemble, c’est devenu évident pour les deux autres où je voulais aller avec Pierre Durand. C’est presque comme si les morceaux avaient été écrits pour lui. Alors que ça n’est pas le cas ! C’est en écoutant son disque que j’ai réalisé que c’était dans le mille à tous les niveaux. Il ne manquait plus que l’on devienne copains. On avait des amis en commun. Des musiciens, mais aussi le photographe Sylvain Gripoix, qui est un ami qui remonte au lycée pour moi. On a grandi ensemble depuis l’âge de 16 ans !

Était-ce délibéré, dans la création du projet, dans l’écriture des compositions, ce que vous expliquez de cette recherche des sentiments par lesquels peuvent passer les hommes ?

Non, morceau par morceau, peut-être. Sur le disque d’avant, je me suis rendu compte que les morceaux pouvaient dégager un petit sens, même si c’était illustratif. L’expliquer aux gens permet de mieux partager.
Sur ce disque là, la plupart des morceaux ont eu du sens au moment de la composition. C’était en rapport à des évènements que j’ai vécu et sur lesquels n’importe qui pourrait faire un transfert. J’ai écrit ce texte pour accompagner l’album, parce que, sans dévoiler toutes les clés, tout ce qui m’est personnel, j’ai eu envie d’attirer l’attention sur le sens. Là, pour de la musique instrumentale, le sens dépassait largement la forme. Il y avait du fond. Donc j’ai déjà anticipé sur l’analyse purement formelle qu’on pouvait en faire, pour mettre le doigt sur l’essentiel. Il y a du avoir une personne qui m’a parlé du Rwanda pour le 4ème morceau. Les gens ne cherchent pas forcément.

Pour moi c’est un disque qui est articulé autour de morceaux très forts, qui sont les plus sombres. Autour, c’est du divertissement où on se fait plaisir. Je voulais attirer l’atttention sur ce qui avait le plus de sens plutôt que sur les morceaux qui sont « fun » et secondaires. C’est un disque qui se commence sur une évocation du temps perdu et qui se termine par un morceau sur la transmission. Parce que j’ai 40 ans et des enfants. Je suis à la croisée des chemins. Il y a un morceau de deuil dessus. Il y en a un autre qui parle de génocide. Il ne fallait pas se louper sur ces morceaux. Quand on évoque des sujets qui sont aussi graves, on peut vite être à côté de la plaque, se planter et faire des fautes de goût. Je trouve que ça a marché. C’était le plus important.


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