Pixvae, mécanos de la transe

Entretiens - par Florent Servia - 29 mars 2017

La Colombie est à l'honneur du festival Banlieues Bleues, ce soir, le 29 mars. Pixvae, une formation issue du Grolektif, jouera sa fusion colombienne. Le colombien Jaime Salazar et le français Romain Dugelay nous explicitent les tenants et aboutissants de ce projet hypnotique. Discussion.

D’où vient votre nom, et pourquoi ?

Jaime Salazar : Pixvae est le nom d’un palmier. Mais normalement, cela s’écrit pixbae. Avec le v, c’est l’ancien nom d’un palmier du méridien équatorial, que l’on trouve en Colombie. C’est de cet arbre là que l’on va tirer le bois pour fabriquer l’instrument le plus représentatif du répertoire de la musique du Pacifique Sud : le marimba. C’est l’instrument maître du curulao, genre dont nous nous inspirons principalement.

Et qu’avez-vous gardé du currulao ?

Romain Dugelay : Les voix, leurs mélodies et leurs paroles. Les guasas, aussi, dont jouent les chanteuses. Jaime [Salazar] joue également d’une percussion traditionnelle de la côte pacifique. On a justement choisi de ne pas garder le marimba ainsi que d’autres percussions plus graves. L’idée était de voir ce qu’on allait amener avec le trio et ce que Kumar allait pouvoir combler en terme de tessiture, de registre, ce qui avait été enlevé.

L’idée était de garder certains instruments pour préserver l’identité des morceaux traditionnels et leur puissance, tout en laissant suffisamment de place pour pouvoir ramener d’autres couleurs, d’autres sonorités.

 

Romain, vous aviez déjà étudié la musique colombienne ?

Pas du tout. Jaime m’a fait écouté de la musique de leur côte pacifique et ce fut ma première porte d’entrée. J’ai assez peu écouté la musique traditionnel.

Je commence à écouter des musiques d’autres coins de la Colombie. Notamment parce qu’on bosse sur un nouveau projet et qu’on est allé chercher des morceaux de la côté Atlantique colombienne. C’est très différent. Le projet s’appellera Kaixu. Il réunira des musiciens de pixvae, plus deux musiciens colombiens, un joueur de marimba et un flûtiste qui joue de la gaïta, un instrument traditionnel d’Amérique latine. Enfin, il y aura un musicien français, Clément Edouard, qui va principalement faire du retraitement du marimba, avec des ajouts de sons électroniques. Nous serons donc neuf. L’enregistrement se fait dans un mois, en Colombie, et nous tournerons en France à l’automne.

Jaime : Au même titre que pour Pixvae, on peut ajouter qu’on a essayé de donner au projet un nom qui a du sens. Kaixu veut dire cœur dans la langue de l’ethnie colombienne awa. Ils vivent à la frontière entre la Colombie et l’Équateur. C’est une ethnie qui a habité sur place avant l’arrivée des noirs, avec l’esclavage. Notre idée est de remettre au sens ce que l’on a laissé de côté avec Pixvae, c’est-à-dire le marimba, et voir comment on peut construire un univers différent de Pixvae mais inspiré de cette manière dont on traite une matière.

Qu’est-ce le marimba ajoute ou change dans le son ?

Romain : Déjà il occupe une forte place. C’est un jeu assez dense en général, et dans un spectre assez large. C’est à la fois mélodique et rythmique et du coup ça se place au milieu. C’est pour ça que le groupe a pris ce nom et que la musique va être construite autour de l’instrument. Il a des sons très courts, parce que ça très peu de résonance. Cela va être très différent de Pixvae, puiqu’il faut laisser la place au marimba et travailler autour, avec beaucoup d’improvisation, plus que dans Pixvae. On va chercher des plages plus ouvertes, et qui seront plus proches de chansons.

Jaime : Dans la musique du Pacifique, le marimba contient toutes les parties structurantes de la musique, comme l’évoquait Romain. Le marimba est aussi très riche pour la polyrythmie. Il permet d’émettre à l’intérieur de la musique toute l’ambivalence que peut avoir le currulao. Notre intérêt est de pouvoir jouer avec deux plans. Le premier, où le marimba acoustique va développer un certain nombre de parties traditionnelles qui vont essayer de se mêler au reste de l’orchestration. Mais à certain moments, le marimba prendra aussi un rôle orchestral. C’est là qu’il y aura des traitements sonores.

Romain : L’intérêt du traitement du son est aussi d’amener ces instruments traditionnels dans un son électrique et de créer un nouveau pont. Mêler les rapports au jeu et à l’improvisation. Mais là on dévoile tout… Alors que ce n’est même pas encore enregistré !

Comment construit-on la transe ?

Romain : Dans la musique traditionnelle du Pacifique, elle est déjà là. Elle se construit par la répétition rythmique et harmonique, par des chants de voix qui vont revenir et par une ambivalence rythmique qui fait que ça tourne. On passe du binaire au ternaire sans plus savoir sur quel pied danser. Mais ça s’arrête jamais. Il y a une espèce d’imbrication qui tourne en boucle.

Avec Pixvae, l’idée était de conserver les voix et les guasas qui sont toujours là et sont très entêtants. Pour la musique qui a été ajoutée, on a imaginé des systèmes dans lesquels on pouvait tourner, créer des boucles dans lesquelles tout va se construire. Il fallait imaginer un système avec plusieurs tempos, avec des instruments qui ont plusieurs variations mais que l’on va faire tourner en boucle. On joue toujours la même chose.

Jaime : Les légères variations disent toujours la même chose pas de la même façon. Elles vont donner l’impression de l’infini, de déjà là. Comme si cela préexistait à notre écoute. Cela entre en résonance avec un système de perception. La musique devient un référentiel plus grand que le reste des sensations. La transe, c’est réussir à faire entrer les états, qu’ils soient mentaux, sentimentaux ou corporels, en résonance avec le monde sonore qui nous est proposé. La particularité de la musique du pacifique est que l’on va l’établir avec un langage très simple mais avec de nombreuses possibilités de variations, surtout rythmiques, tout cet espace qui visera cette résonance là.


On retrouve cette transe dans d’autres musiques traditionnelles, comme le gnaoua ou le maloya. Quels sont les liens ?

Jaime : Les points communs qu’il y a entre ces trois là sont des cycles en pulsation ternaire, et donc circulaires en quelque sorte. À l’intérieur, on peut les subdiviser dans du binaire ; et la plupart des musiques qui incitent à la transe vont être cyclique, très rondes. C’est un point de jonction entre le gnaoua, le maloya et le currulao. Quand j’entends cette musique, je vois le symbole de l’infini. On ne sait pas où ça commence et où ça finit. Il y a une inertie. Comment l’élan devient l’accélération ?

Cette impression de déjà là et d’infini, que vous avez, révèle-t-elle une forme d’accomplissement dans l’objectif visé ? Puisque ces musiques sont sacrées ?

Jaime : Le currulao n’a pas seulement une connotation sacrée. À l’intérieur, du currulao par contre, on va trouver des chansons catholiques. Tout simplement par le biais du syncrétisme dans la côte pacifique. Toutes les divinités africaines qui auraient pu exister ont été renommées par le catholicisme après la conquête. Du coup, il y a énormément de chants religieux, que l’on appelle arroyos. Dans notre disque, « El nazareno » est justement une chanson traditionnelle, une « arroya de adoracion », une berceuse d’adoration.


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