Tinariwen et la nostalgie des touaregs

Entretiens - par Yannis Kablan - 22 mars 2017

« Lorsque Dieu créa la terre, il créa des régions verdoyantes où il y avait des prairies, des cours d’eau des lacs, à chaque fois un peuple se positionnait pour y vivre. Lorsque dieu créa le Sahara beaucoup de peuples se portèrent volontaires,  mais dieu tint à préciser que les journées seraient très chaudes, les nuits froides, qu’il n’y aurait pas d’eau, pas d’agriculture possible, pour finir il ajouta que solitude et silence y régneraient. Il ne resta plus que les Touaregs à se positionner. Dieu leur dit c’est vous qui vivrez au Sahara, vous aurez la vie très rude, mais votre peine sera récompensée car vous aurez la liberté. »

Racontée dans les veillées par les Touaregs, cette fable très parlante donne une bonne clé d’entrée pour comprendre le destin si singulier de ce peuple de nomades. Le groupe Tinariwen était à Brest, en concert à la Carène, le 10 mars dernier. Entretien avec Abdallah Ag Alhousseyni, l'un des membres du groupe.


Dans quel contexte le style « Ishumar » est-il né ?


A cette époque, les années 73, fuyant la répression politique et la sécheresse, beaucoup de jeunes Touaregs ont quitté le Nord du Mali et se sont retrouvés exilés, en Algérie ou en Lybie. Ils étaient au chômage, donc on les a appelé « Ishumar » (les chômeurs). On ne souhaitait pas intégrer ce mot très péjoratif dans notre langue, on a lui a préféré le terme « Assouf ». Cela signifie la nostalgie, en Tamasheq. Il faut rappeler que dans la communauté touareg on a vécu longtemps sans moyens de communication dans le désert (pas de courrier, de coup de téléphone). Ce qui fait que tu peux vivre, sans rendre visite et sans nouvelles, des membres de ta famille qui pourtant ne vivent qu’à 200 km de distance.


Au moment où les gens, ont quitté le nord Mali et sont rentrés dans les villes, en Algérie par exemple c’était très compliqué d’entretenir des liens avec des êtres chers, des membres de sa famille et parfois au bout de deux ans, trois ans et par hasard, tu as des nouvelles par d’autres personnes que tu croises. Tous ces phénomènes d’exils font que le «Assouf », la nostalgie fait partie intégrante de notre culture et de notre musique.


La transmission aux autres générations est-elle un élément important, de votre démarche artistique ?


Beaucoup de jeunes Touaregs défendent les mêmes valeurs, la même culture et jouent le même style de musique, de manière spontanée et naturelle. On a enregistré le dernier album Elwan au sud-est du Maroc (M’hamid El Ghizlane) et on a été surpris car on a rencontré des jeunes marocains (guitaristes, chanteurs), qui ne parlent pas tamasheq et chantent à la manière de Tinariwen dans notre langue. La grande Algérie se situe pourtant entre eux et nous et nous sommes très éloignés. C’est donc assez étonnant et on ne sait pas ce qui a déclenché cette envie chez eux. On peut voir ces jeunes passionnés dans le clip du Morceau « Sastanaqqam ».
 

Qu’est-ce que vous évoquez dans la chanson « Assawt » ?
« Assawt » a été écrit par une femme touarègue, elle parlait de la libération des femmes touarègues dans le Sahara. Elle évoque la souffrance des grands-mères qui ont été marginalisées. Elle est chantée de manière enjouée car c’est une chanson de la résistance, il faut qu’il y ait du « confort musical », pour les auditeurs, les spectateurs dans nos concerts. Ce sont des chansons à message, chantées dans une langue que la majorité des gensne comprennent pas, donc on joue une mélodie joyeuse, rythmée et dansante, pour créer le lien avec le public et pour le coté attrayant.


D’autres styles de musique, slam, gnawa, vous accompagnent dans vos albums. Est-ce que vous souhaitez intégrer des styles différents dans vos prochains albums ?


Nous ne sommes pas du tout contre le fait d’inviter des artistes d’autres univers, car quand tu enregistres en studios, tu partages des idées ça t’apporte plein de choses et tu évolues. C’est avant tout des rencontres, de l’improvisation, rien n’est calculé. On tient, néanmoins, à garder notre esprit, notre style, mais on est ouvert. Par exemple je connais des artistes qui jouent de la country, des musiciens mauritaniens et Polisario. J’aimerais les inviter en studios et jouer avec eux.


Qu’est-ce que vous a apporté l’opportunité de jouer et d’enregistrer aux Etats-Unis, dans le désert de Mojave ?


On ne peut pas travailler chez nous à cause des troubles au Nord Mali, depuis 4 ans. On voulait enregistrer dans un contexte similaire avec du silence. On est donc resté 3 semaines et pas mal d’artistes sont passés, pour jouer, pour expérimenter et quand l’alchimie se produit on enregistre.

Votre tournée en salle de concerts, en France s’achève le dimanche 26 mars 2017 à Calais, vous avez participé au projet The long road (mini album caritatif réalisé à l’initiative de l’ex chanteur de Led Zeppelin, Robert Plant et de la Croix Rouge anglaise), qui raconte, à travers cinq histoires humaines mises en chanson, le drame des réfugiés (les bénéfices seront reversés à l’organisation humanitaire) dont Robert Plant est à l’initiative, quel était le message de votre chanson ? Allez-vous continuez ce genre de démarches, d’engagements artistiques au service des autres ?


On a enregistré « Kek Algahalam Mas Tasossam », chanson de la résistance touarègue. Je l’ai composé en 90. Elle éveille les consciences, interpelle et dit en substance : Pourquoi le monde est silencieux, alors que le sang est versé ? A chaque fois qu’on a l’occasion on intervient dans ce genre de projet, pour défendre ces causes.


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