Tigran Hamasyan, visions de soliste

Entretiens - par Florent Servia - 16 mars 2017

© Elena Petrosyan

© Elena Petrosyan

A la fin de notre discussion, Tigran Hamasyan tombe sur un photo poche, de la collection Actes Sud, du photographe français Marc Riboud qui trainait dans ce café Grand Amour, de la Gare de l’Est. Excité, par sa trouvaille, il confie que le français est l’un de ses photographes préférés ; ajoute que le titre de son nouvel album vient de sa passion pour la photographie et le cinéma. An Ancient Observer marque le retour du génial pianiste arménien sur la scène des pianos solos. Il est le résultat de sa fascination pour la façon dont les photographes ou réalisateurs regardent le monde. Pour s’expliquer, il donne l’exemple de la vue qu’il admire chaque matin à son réveil. Celle du Mont Ararat, cœur de l’histoire et symboles de légendes bibliques, qui fait face à sa fenêtre. Il raconte comment cette vue est en partie masquée par des câbles électriques au premier plan et des déchets dans la rue. Les compositions de An Ancient Observer, dit-il, sont inspirées de photographies prises par sa femme. Elles seront insérées dans le livret de l’album, que l’on devine déjà parfaitement réalisé, au regard de ses disques passés ont montré. Tigran est un artiste. Il lit autant de textes sacrés que de poésie, affirme qu’il lui faut de la matière pour s’inspirer et confie se sentir bien en Arménie. Là-bas, il a retrouvé le temps d’apprécier la tranquillité de l'existence, loin des turpitudes californiennes de Los Angeles, où il a passé quelques années de sa vie, dans le quartier arménien de Glendale, « entre des Macdonalds et des banques ». Pour Djam, il en dit plus sur ce que c’est que de jouer du piano solo. Entretien.

Votre dernier album solo remonte déjà à 7 ans. Et pourtant, on croirait que vous en avez fait plus ! Ça a tellement marqué ! Est-ce naturel pour vous d’enregistrer en solo ?


C’est ce qu’il y a de plus naturel. Je joue tout le temps du piano, donc oui ! Même si c’est vrai que la plupart des compositions que j’écris ne sont pas destinées au piano solo. Mais c’est tellement mon son !

Quand vous écrivez, vous savez d’emblée ce à quoi ce sera destiné ?


Oui, la plupart du temps ! Parfois je me demande si cela pourra convenir à plusieurs formats. Mais souvent, dès les prémisses de la composition, je sais ce que je vais en faire. Mais je n’écris pas pour un projet en général, j’écris juste, tout le temps. Mais si j’ai 10 morceaux pour un solo de piano, je me dis que dans ces 10, je veux un titre de 2 minutes. Quelque chose de rapide ou de lent. Ou une introduction à autre chose. Dans ces cas là c’est écrit spécifiquement pour l’album.

Pourquoi prévoir un titre de 2 minutes ?


Avec tous ces titres de 6 ou 12 minutes, ça devient long ! (rires). Je ressens qu’après un long morceau, ce serait vraiment cool d’avoir un morceau plus rapide et avec beaucoup d’arpèges. Pour des raisons musicales donc, mais aussi pour des raisons qui dépassent la musique. Par exemple, en fonction du titre d’un morceau ou de ce que cela représente.

Avec vos deux derniers albums, vous avez beaucoup parlé de musique sacrée et de comment vous l’avez étudié. Avez-vous continué pour ce nouvel album ?


Oui ! C’est très important pour moi. Je crois que la musique ne devrait pas toujours être destinée à l’amusement. Je ne dis pas qu’il devrait y avoir un seul genre de musique. J’apprécie aussi la musique qui fait danser. C’est tout aussi bon pour ton âme. On a surement besoin de ça. Mais la musique, selon moi, devrait élever les gens spirituellement. Les élever vers une haute expérience spirituelle. C’est ce que je vise quand je joue. Peu importe le genre de musique que tu joues, peu importe le format, pour moi c’est ça la priorité. C’est l’idée et la raison pour laquelle je compose.


Tout comme la fonction de la musique sacrée.

Oui ! Dans la religion, la musique sert à donner un plus grand impact aux textes récités. Mais ce n’est pas ce que je recherche !

Vous dites que la musique devrait élever les gens. Est-ce le cas pour vous, quand vous jouez ?


Non, pas nécessairement ! C’est un autre processus. Le moment le plus spirituel pour moi survient quand j’écris la musique et la première fois que j’entends comme ça va sonner. J’entends tous les détails pour la première fois. C’est le sentiment le plus magique et intime pour moi.

Quand je joue sur scène, c’est l’aspect improvisationnel qui entre en jeu ! Le plus important est alors d’essayer différentes choses quand je joue. Je vois où ça va et c’est ce qu’il y a de plus important après la phase de création. C’est encore de la création, mais seulement pour la partie improvisée.

 

Sur scène, vous allez principalement jouer et improviser sur le répertoire de votre album ou bien prévoyez-vous des programmes complètement différents ?

90 % de ce que je vais jouer viendra de l’album. Il y a déjà eu dix concerts aux États-Unis et j’ai réécouté l’album. Ça a déjà beaucoup bougé. Le tempo n’est pas le même. La fin non plus… Ça avance à mesure que l’on avance. D’ici à ce que nous arrivions au bout de la tournée, des modifications significatives auront eu lieu.

Pourquoi réécouter l’album après les concerts ?

Je le devais parce que j’ai une invitée à Kiev, une chanteuse. Je voulais réécouter les morceaux pour voir sur lesquels elle pourrait chanter. C’est la seule raison, sinon je n’aime pas m’écouter.

Que faut-il pour être un bon soliste au piano ?

Il faut savoir improviser !... Il faut de tout ! Pour être un maître de l’improvisation, pour pouvoir créer sur le moment… Tout le monde n’en est pas capable ! Cette capacité se développe avec le jazz, bien sûr, mais l’improvisation existe dans la musique folk et par exemple dans la musique indienne. Les musiciens pensent en chiffre mais tout est dans leur tête. Ils peuvent tout jouer à partir de rien.

Cela demande beaucoup de travail. Premièrement, il faut acquérir une certaine façon de penser, une seule : être capable de créer sur le moment. Il faut soit développer cette capacité ou déjà la posséder. Beaucoup de musiciens classiques ou rock me demandent comment ont fait ça. Ils font d’incroyables choses, mais ils ne peuvent pas créer dans l’immédiateté. Ensuite, c’est le propos : que dit-on ?

Quand vous avez commencé à travailler sur des solos pour des concerts ou albums, vous êtes vous préparé techniquement, dans ce but spécifique ?

Jouer un concert entier en solo présente beaucoup de challenges. Personne n’est avec toi pour te donner des idées. Il n’y a que toi. Tu dois constamment apporter des idées et les développer. Tu es tout seul. En même temps, il faut performer ce que tu as écrit.


Comment s’est déroulé cet enregistrement ? Avez-vous fait plusieurs prises pour chaque morceau ou t’es-tu contenté d’une prise unique, plus spontanée ?


Ca dépend des morceaux, mais globalement, plusieurs. En studio j’ai choisi de varier les prises, de jouer une compo plus rapidement ou plus lentement que ce que j’avais prévu, avant de tout réécouter, au casque avec les détails microscopiques de la prise de son en studio. C’était important d’essayer, de tester des choses, surtout sur les aspects vocaux et électroniques.

Est-ce naturel pour vous de chantonner en jouant du piano ?


Oui ! C’est une très mauvaise habitude ! J’essaye de m’en débarrasser parce que ça m’éreinte la voix quand je suis en concert. Je fais des bruits stupides et après quelques morceaux, quand j’ai besoin de chanter, je me rends compte que je n’ai plus de voix.
Je dois me contrôler quand j’improvise au piano. Je m’enflamme et ne contrôle plus les bruits bizarres que je fais. Ca a de mauvaises conséquences. Surtout que je chante beaucoup sur cette tournée.


Est-ce une décision que tu as pris consciemment d’enregistrer ces bruits et chantonnements qui sont le genre d’habitude que l’on attrape naturellement en jouant au piano ?
Quand je chante des rythmes, c’est complètement intentionnel. Je m’en rends compte après coup. Mais je trouve que ça sonne bien et que ça booste le rythme.

Vous l’avez fait sur l’un des titres de l’album !
Oui, mais là c’est intentionnel, quand on au milieu de nulle part arrive le beatbox. Pour ça j’avais un micro, et tout ce qu’il fallait.

Y a-t-il des albums de piano solo que vous écoutez beaucoup ?  

Bonne question ! Il y en a tellement ! Mon préféré au monde en ce moment - depuis que j’ai 14 ans en fait ! - est les Préludes pour flûte de Chostakovitch. Il y a là dedans en partie la meilleure musique jamais écrite pour piano, selon moi. Je les aime tellement, ils m’obsèdent !

Il y a aussi les albums solos de Monk. Brad Mehldau, mais je préfère ses travaux en trio. Il y a un duo de Jan Garbarek avec Art Lande, qui est l’un des meilleurs pianistes que l’on a eu. Malheureusement il n’a pas eu la reconnaissance qu’il aurait dû avoir. Il était au niveau de grands comme Chick Corea. Mais beaucoup de musique classique, c’est drôle.
Evidemment, il y a les solos de Keith Jarrett. Mais je n’ai pas écouté ses solos en préparant cet album. Je n’écoute pas tellement ses albums solos. Je préfère quand il fait ses introductions en solo dans ses albums en trio. Je trouve que c’est plus directif. Dans ces longues introductions de 4-5 minutes, il est vraiment sur une autre planète. Je pense à l’introduction de « Lament Song », celle de « The Song is You », ou « Stella By Starlight ». On ne retrouve pas cette magie dans ses formats solos.


Donc, quand vous travaillez sur un album en particulier, vous écoutez intentionnellement des artistes en particulier, pour l’inspiration et l’ambiance ?


Oui, beaucoup de musique classique ! Ils ont tellement de connaissance. Je pense à Chostakovitch, mais aussi à Ligety, un peu de Ravel et de Debussy. Bach, pour la technique, l’harmonie. Tout ça pour voir ce qu’on peut faire de l’harmonie, la conduite des voix ou la polyphonie… Ce sont les endroits les plus inspirants sur lesquels commencer.
Vos écoutes sont-elles pro-actives ? Vous travaillez sur ce que vous écoutez ?
J’analyse ce que j’écoute, je le travaille… Mais j’écoute aussi de la musique indienne, où ily a un autre feeling de l’harmonie.


C’est difficile d’apporter quelque chose de plus. Chaque fois que j’écoute de la musique classique, cela me botte le cul ! Ils ont tout ! Alors on se demande ce qu’on apporte de nouveau, de personnel. Il faut penser à ce que l’on propose. C’est le plus important et certainement le plus difficile. En solo encore plus qu’en groupe. En trio, il y a différents aspects : le son que tu amènes à la batterie, comment sonne le dialogue batterie-contrebasse. Il y a plus de sons que tu peux trouver et améliorer. Et surtout l’écriture. En solo, c’est toi. Il y a toi et ce sacré piano !
Envisagez-vous de faire du solo quelque chose de récurrent de votre carrière ?
Oui, très certainement !


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