Pour son album hommage au batteur de jazz qui l’a le plus inspiré, Will Calhoun a choisi une palette de musiciens qui ont connu Elvin Jones : Christian McBride, Antoine Roney, Keyon Harrold, Carlos McKinney. Ensemble, ils couvrent la période Coltrane, reprennent les chansons traditionnelles et composent leur relation avec une saveur unique. L’album fait partie de ceux qu’on a toujours eu dans sa discothèque et l’éclectisme surprend tout en finesse. Jan Hammer au clavier reprend « Destiny », Doudou N’Diaye Rose aux percussions « Doll of the Bridge », chanson traditionnelle japonaise. Libre et inventif, expérimental et respectueux, Will Calhoun célèbre les qualités humaines du musicien. Nous avons souhaité en savoir plus. 

Avec Celebrating Elvin Jones, 2e album chez Motéma Music après Life In This World, le célèbre batteur du groupe de hard rock Living Colour, Will Calhoun, poursuit un cheminement personnel plus jazz. Pourquoi est-ce important pour lui aujourd’hui ?

J’ai toujours montré l’importance du jazz pour moi dans le passé, même si ce n’était pas évident. Live at the Blue Note, est mon premier enregistrement jazz, acoustique, et provient de mon expérience avec le saxophoniste et compositeur Bobby Watson, quand je faisais partie de son orchestre. Cela a toujours été ce que je préférais. Je ne crois pas dans les styles de musique, même si le jazz est mon préféré parce qu’il permet la liberté et l’improvisation à laquelle je m’attends. J’ai été le sideman de nombreux musiciens, Pharaoh Sanders, Wallace Roney, Mc Coy Tiner, Mike Stern… donc j’ai beaucoup joué de jazz. En tant que leader, on peut peut-être dire que c’est mon 3ème album jazz, plus personnel, mais j’ai toujours pensé que cela faisait partie de ma carrière. Le plus important pour moi est de célébrer Elvin Jones et sa musique.

En quoi est-ce cet album est plus personnel ? Est-ce qu’il correspond à votre vision du jazz ?

J’ai écouté Elvin Jones toute ma vie, depuis que j’ai 10 ou 12 ans, et j’ai commencé à aller le voir quand j’avais 14 ans, alors oui, c’est une vision personnelle. J’ai de nombreux souvenirs au (Village) Vanguard, au Blue Note, et pendant quand je tournais avec Living Colour ou d’autres musiciens dans des clubs. La meilleure amie d’Elvin s’appelle Lois Chira, elle est comme ma mère adoptive parce que sa fille et moi sommes très proches et c’est elle qui m’a introduit personnellement auprès d’Elvin. Elle est venue me voir jouer avec Living Colour et je lui ai fait penser à Elvin jouant du rock’n roll, alors elle a voulu que je le rencontre. Et cela a été un moment incroyable, parce qu’elle est comme une tante et m’a emmené chez lui. Il était l’un de ses amis intimes qu’elle connaissait depuis des années et c’était impressionnant.

Pourquoi est-ce important de lui consacrer un album et que vous diriez à quelqu’un qui ne connaît pas Elvin Jones aujourd’hui ?

Elvin Jones est un musicien très important dans le monde et il devrait être célèbre pour avoir joué dans le quartet de John Coltrane. Mais si je veux parler de lui à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler, je dirais que si on considère les batteurs de jazz comme un fruit, le jazz de Art Blakey, de Papa Jo Johns, Max Roach et quelques autres, ce sont des jus d’oranges. Elvin lui, c’est une papaye. C’est la meilleure façon de décrire ce qu’il est, même si évidemment, la papaye est un fruit que j’aime. Dans la même famille de fruits, c’est un fruit très important parce qu’il a un goût différent, qui procure une autre satisfaction. Et on ne le mange pas de la même façon, on ne l’ouvre pas de la même façon et à l’intérieur quand on le regarde, quand on le touche c’est encore autre chose. Toutes ces choses distinguent le fruit et permettent de comprendre l’importance d’Elvin, ce qu’il a inventé et comment, pourquoi il est si important de lui rendre hommage et qu’il n’est pas célébré comme il devrait l’être.

 

Parmi les musiciens que vous avez choisis et qui sont des « anciens » d’Elvin Jones ou qu’il a marqué dans leur musique, vous avez invité le percussionniste sénégalais Doudou N’Diaye Rose, en quoi correspond-il à votre projet ?

Je suis un fan de Doudou N’Diaye Rose et un jour, j’allais dans un festival au Sénégal où je jouais avec le John Coltrane Celebration Band. À cette époque j’allais souvent chez Moussa N’Geye, à Harlem, qui était comme un oncle. J’avais l’habitude d’aller dans son magasin, où j’achetais des produits, de l’argent pour fabriquer des bijoux, c’était pour moi comme un bibliothèque. Dans l’arrière boutique, des Africains venaient et nous prenions une cuillère, on s’asseyait et on mangeait dans le même plat, on parlait politique du continent africain, ils connaissaient tous les présidents, toutes les histoires. J’étais juste fasciné par ces gens qui parlaient plusieurs langues, qui venaient du Mali, du Sénégal, etc. Quand j’ai su que j’allais aller au Sénégal, je lui avais promis que je le prendrais comme manager, parce que j’avais envie qu’il puisse revoir sa maison et je l’ai mis dans mon contrat. Et puis sur place, il a retrouvé sa famille, son ancienne femme, ses enfants, de mon âge. Un jour, cela faisait deux semaines que j’essayais d’entrer en contact avec Doudou N’Diaye Rose et personne n’arrivait à me donner une adresse, il m’a demandé de monter dans sa voiture.

Et il m’a emmené dans la maison de Doudou, et il m’a dit : «You never ask me if I knew Doudou, we are friends for forty, forty five years… ». C’est Moussa qui m’a emmené chez Doudou et je ne peux pas expliquer combien c’était incroyable, d’être assis chez lui au lieu de le voir dans un concert ou backstage. Et il m’a demandé ce que je voulais et j’ai répondu que je voulais enregistrer avec lui, avec sa batterie. Il a dit bien sûr, on a fixé la date et j’ai prévenu mes amis de Paris que j’étais toujours à Dakar et que préparais une Djam dans un studio. Et j’ai prévu 4 ou 5 heures et j’ai apporté une caméra vidéo.  Sauf que ma session a été interrompue par une TV qui voulait faire un film, mais c’est l’Afrique et les choses arrivent quand elles arrivent. Une femme voulait faire une vidéo sur le projet que nous étions en train de faire, et elle voulait faire une ITV sur l’histoire de la langue, de la musique et de lapercussion sénégalaise. Et comme j’enregistrais, j’ai eu des heures d’explication sur plein de choses que j’ai passées des heures à vouloir transcrire. Et j’étais persuadé que j’avais tout compris et j’ai présenté tous les concepts que j’avais compris, et il m’a dit qu’ils étaient tous faux. Dans ce film, j’ai Doudou en train de jouer de la batterie électronique, et c’est une échange de secrets, et une éducation pour moi, parce que cette relation est une chance et une expérience unique à la fois. Incroyable, difficile et belle.

Et c’est arrivé grâce à un homme qui tenait un magasin dans New York.

Vous êtes allé rencontrer des musiciens au Mali, au Sénégal, au Maroc, qu’avez-vous appris auprès d’eux ? Qu’avez-vous entendu que vous n’aviez jamais entendu auparavant ? Vous dites de Doudou N’Diaye Rose qu’il apporte une couleur africaine dans votre album, comment la définissez vous ?

Quand on est Africain américain, on n’a qu’un côté du pont, on a l’influence de l’Europe, d’un point de vue colonial, mais pas toutes les informations.  Ce que j’ai appris en allant au Mali, au Sénégal, au Maroc, c’est que les rythmes avec lesquels j’ai grandi, le New Orleans style, le swing, le be-bop, le hip hop, le jamming bass, tous ces rythmes viennent d’Afrique de l’Ouest. Beaucoup de ces styles définissent le rythme académique et la meilleure preuve que je puisse donner est que tout le monde aime James Brown, je ne connais personne qui n’aime pas sa musique. D’un point de vue académique, que j’ai étudié, le rythme de James Brown et les codes qui arrivent sur sa partition, sur ses caissons de basse, viennent du Nigeria. Les sections de rythme nigérien que James Brown utilise dans ses albums sont ceux de la musique de célébration, qui est jouée pendant les moments heureux, les mariages, les naissances, etc. Nous ne comprenons pas pourquoi nous l’aimons tant, mais ces rythmes sont historiques et conçus pour que les gens se sentent bien. Une part du secret de James Brown est très incestueuse, il est un artiste brillant, mais il faut regarder à la source et la source provient de la musique nigériane festive et heureuse.

En fait, c’est comme quand vous prenez un moule en France et que vous faites un gâteau que les gens trouvent délicieux. Ils vous disent que c’est incroyable, mais la recette vient d’une arrière, arrière, arrière grand-mère et vous n’allez le dire à personne. Peut-être qu’il n’y a pas d’ingrédients spéciaux, mais cela dépend de la façon dont vous les utilisez, dont vous les mélangez, et cela ne vient pas de vous mais d’un savoir-faire qui remonte dans le temps aux femmes de votre famille. C’est la même chose quand vous allez au Sénégal, au Mali et au Maroc, où j’ai pu étudier avec des musiciens incroyables, dont le maâlem gnaoui Mustapha Bakbou, et les rythmes que j’ai appris remontent à des milliers d’années. Dans le vocabulaire moderne, nous les appelons jazz, rock, funk, hip hop, jamming bass. Je suis allé dans un village où j’ai parlé à quelqu’un comme Doudou N’Diaye Rose, que j’ai aussi eu le plaisir d’accompagner, et cet homme a sorti ses baguettes pour moi et il m’a expliqué les rythmes de la pluie, du mariage, des célébrations. Ces rythmes sont ceux qui sont arrivés en Europe par les Caraïbes, d’où ils sont allés ensuite en Amérique, aux Etats-Unis, où ils m’ont été enseignés. C’est pour cela que c’est important d’avoir les informations, parce que personnellement j’ai envie de savoir ce que je joue et d’où ça vient, pas seulement la musique. Je ne produis pas juste un son, je ne suis pas un son limité parce que j’ai pris des cours d’harmonie et que je sais les analyser, maintenant j’ai une approche avec une profondeur spirituelle parce que ces gentlemen m’ont éduqué. C’est original, parce que je ne joue pas en pensant que le son vient du Bronx ou de la Nouvelle Orléans, mais de bien plus loin et que cela correspond à une mission.


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