Dooz Kawa, l'étoile du sol 

par 

« Etoiles du sol » : ces trois mots pourraient à eux-seuls suffire à condenser toute l'esthétique du rappeur Dooz Kawa. Titre de son deuxième album, sorti en 2010 juste après la compilation de ses premiers morceaux - « Archives » aux allures de diamant brut, marqué par l'empreinte du T-kaï-Cee, le crew avec lequel il fait ses premières armes – on pourrait aussi y voir un manifeste.

Dooz Kawa, c'est d'abord le rappeur que l'on découvre sans croire à sa réalité : on ne mettait aucun visage sur cette voix jusqu'à peu – à peine un personnage de dessin-animé aux grands yeux tristes à la Tim Burton dans certains clips ; des instrus et des textes qui n'évoquent rien de connu dans le rap français, et pourtant qui nous parlent intimement ; et la voix, cette voix d'écorché vif capable de variations et de grand-écart, d'insultes et de lyrisme, de crudité et d'onirisme - « j'ai pris les couleurs de la violence et repeint la chapelle Sixtine », rappe-t-il dans « Renaissance ». 

Si aujourd'hui certains classifient volontiers de l'extérieur Dooz Kawa au sein de la scène « indé »* et « littéraire », au même titre que les MC de l'Animalerie, ces artistes souvent autoproduits que l'on oppose un peu schématiquement, par leur refus de l'auto-tune, aux succès actuels (JuL, SCH, PNL), son œuvre paraît échapper à toute classification. C'est d'abord à cause de l'éclectisme de ses références musicales : la rencontre, jeune, avec le guitariste manouche Biréli Lagrène, puis Mandino Reinhardt – dont la collaboration donne naissance au titre « Balaïka » sur Etoiles du sol – confère une musicalité singulière non seulement aux productions, mais aussi à la manière d'envisager la voix, le flow. Sans vocoder ni auto-tune, la voix de Dooz Kawa s'approche parfois, se mêle à merveille avec les instruments : elle est un instrument comme un autre, dont l'humanité « te touche au coeur en plein sternum »**. L'émotion provient de ce mélange : la musique, la voix, les images, les couleurs créées par le texte. La musique y est si importante que « Parker Charlie », morceau phare de la mélancolie onirique qui caractérise une grande partie de son œuvre, est considérée comme un « featuring » avec Mito Loeffler, guitariste manouche mort en 2011.***

 Si « le jazz est la solution » (« Parker Charlie »), les productions peuvent aussi se nourrir de sonorités électro (« Utopistes debout », dans Narcozik 1), de la comptine pour enfant quand le thème est celui de l'enfance (« Maison citrouille » sur son dernier album en featuring avec Anton Serra et Dah Connectah) ; ou d'une manière de faire très « hip-hop » - tirer une boucle d'une BO de long-métrage et associer le sample à un beat. Toutes les matières sonores conviennent à cette voix, écrasante de personnalité, « humaine trop humaine ».

Si le rap est musique avant toute chose – et Dooz Kawa l'a compris – l'écriture et leur interprétation occupent une place singulière dans la définition du genre. Or Dooz Kawa frappe aussi par la beauté de ses textes. Ils allient douceur et brutalité, spirituel et corporel, élevé et vulgaire. Comme les poètes d'après le romantisme, Dooz Kawa chérit l'antithèse et l'oxymore – le « soleil noir », les « anges noirs », le « roi sans couronne donc impossible à détrôner » ;  ne serait-ce que dans l'instru de « Brûler les illusions » (Message aux anges noirs), alliance de guitare électrique et d'une mélodie plus douce. Ce qui fait le lien, c'est la voix, union de l'âme et du corps : ce qu'il « dessine en décibels », c'est autant le rêve que la réalité rugueuse, pour reprendre l'expression rimbaldienne.**** Dans « Cherche l'amour », les « bulles crevées des Air-Max » deviennent le symbole désenchanté de sa pauvreté, en écho avec son coeur brisé par ces femmes qui le quittent « après l'annonce de son pécule ». C'est par son écriture des femmes que le rappeur se rapproche aussi de certains poètes du 19ème siècle : quand elles ne sont pas muses – comme la Parker Charlie qui n'est pas réelle5 – elles peuvent servir de support à l'incarnation de la médiocrité des affaires terrestres, ce qui rend d'autant plus douloureux les projections idéalistes qu'en font les hommes-poètes. Il y a là un topos cher à la poésie que l'on apprend à l'école, tout comme le thème de la transfiguration - « faire de ta boue de l'or ». Les « étoiles du sol » sont peut-être simplement les lumières d'une ville dans la nuit ; elles sont aussi les éléments lyriques de la réalité rugueuse dont le rappeur se fait le porte-parole. 

 

Du T-kai Cee à Bohemian Rap Story (2016), Dooz Kawa est de plus en plus seul et son écriture de plus en plus intimiste. Insensiblement, on passe de « représenter le triste clan célèbre », au détail imagé des affres de la subjectivité d'un « MC rêveur ». Il n'a pas de « terrain » à représenter : c'est un voyageur (une « oie sauvage ») ; aucun quartier, aucune ville n'est mise à l'honneur – sauf peut-être Strasbourg et ses « voitures qui crament » dans « Renaissance ». A peine si au début, il rappait pour « les gamins silencieux qui risquent de sauter du toit » (« Suis la Rivière »).

Mais ce qui demeure, c'est la tension, entre les étoiles et le sol. La tension entre deux univers aussi, deux mondes, sociaux et métaphoriques. Si Dooz Kawa fait passer ses comparaisons des paires de Nike Air-Max au nom d'une poète du 19ème (Marceline Desbordes-Valmore, dans « Trop jeunes pour dormir »), de l'envolée la plus lyrique à une comparaison humoristique et prosaïque c'est que son esthétique traduit plus profondément la personnalité d'un homme triplement transfuge – des villes françaises aux casernes allemandes, du réel au rêve, de la rue (« ma musique vient du trottoir et comme les putes on n'a que ça ») à la culture bourgeoise légitime. L'art se fait d'autant plus touchant qu'il traduit cette recherche permanent d'équilibre, qui, s'il semble n'être qu'une exigence formelle, laisse transparaître des enjeux beaucoup plus profonds. C'est bien un équilibre existentiel qui est recherché. On a à l'esprit une phrase de Reverdy : « Je ne suis pas planté dans le sol, non plus que je ne suis dans les étoiles. Juste au-dessus des toits ».

Les articles, une certaine fan-base construisent l'image de Dooz Kawa – il est de ces rappeurs dont la fidélité des premiers fans ressemble à un sacerdoce – comme un OVNI au sein du rap français, au point d'hésiter à le classifier dans ce genre. C'est vrai que certains diront que c'est l'artiste par lequel des mamans ont fini par accepter du rap dans la voiture - « parce qu'il y a de la mélodie ». Or plutôt que remettre en question l'appartenance de cet artiste au rap francophone, peut-être que c'est cette définition étriquée du rap qu'il faudrait remettre en question. L'originalité des samples, le jeu sur les variations de la voix, la fascination pour les mots (rares par exemple, ainsi Bohemian Rap Story se clôt sur « Palimpseste ») l'univers onirique et le goût de l'enfance sont des éléments qui appartiennent pleinement au genre, et ce, presque depuis ses débuts. L'idée qu'il s'agirait d'une musique à la scansion monotone, vulgaire, viriliste, limitée à une variation plus ou moins intéressantes sur des thèmes imposés – la « rue », la misère et comment en sortir, bref essentiellement la « rugueuse réalité », de laquelle paraissent si éloignées les atmosphères oniriques et les images parfois surréalistes qui surgissent de l'écoute de Dooz Kawa – est une idée qu'une écoute même peu assidue du rap permet d'éradiquer définitivement. Donc, plutôt que de dire qu'il s'agit d'une exception, pourquoi ne pas accepter que « le rap » ne se limite pas à ce que des acteurs extérieurs disent de lui, sans savoir ? 

**Booba, « Pitbull » ***Dans le rap français, on parle de « featuring » quand deux MC « posent » un ou plusieurs couplets sur un même morceau ; pour la musique, on précise que la « prod » est de tel ou tel beatmaker ou DJ.  ****Rimbaud semble d'ailleurs être une référence pour l'artiste : dès Archives, on trouve une adaptation rappée et franchement réussie du poème « Mes petites amoureuses ».


autres articles

Comment