Beaucoup d’encre a coulé au sujet de The Get Down, le nouveau show Netflix sur l’émergence du hip hop dans le New York des années 1970. Et pour cause, les sujets abordés foisonnent alors qu’on suit les aventures du jeune Zeke, adolescent afro-portoricain tiraillé entre le besoin d’appartenance à un mouvement et la soif d’évasion. On vous livre ici des clés de lecture de trois scènes importantes de la série qui éclairent l’essence du hip hop. Rassurez-vous, on va bien parler de musique : un bon morceau de hip hop, ça fait bouger la tête sans attendre le flow saccadé du MC. J Dilla l’avait bien compris. Alors sans plus tarder, place à l’analyse.

 

Scène 1 : la leçon.  Grandmaster, figure emblématique de la culture hip hop, explique la technique de DJing à Zeke et sa bande. Avec agilité et un sens du rythme infaillible, il utilise deux platines pour passer d’un disque à un autre. Sa recette pour ambiancer une soirée ? Toujours avoir un temps d’avance sur la foule. Etre DJ, c’est avant tout avoir une vision. Sur le court terme d’abord, car il s’agit de créer une playlist dans l’instantané qui fera bouger le fessier des convives. Comme un droit de cuissage moderne donc, car le DJ est véritablement celui qui dicte le rythme de la soirée et les mouvements de reins de la foule.  On a tous des potes qui « s’y connaissent en musique » et s’accaparent le contrôle de Spotify dans les soirées. Essayer de leur faire des suggestions ou de chambouler leur liste, et vous verrez bien leur réaction. Mais ne nous éloignons pas trop.

 

La vision, c’est aussi sur long terme, et c’est là le sens plus profond de cette scène. Avoir un temps d’avance sur les gens pour déterminer le style de musique qui marchera dans un futur proche. Ainsi, ce qu’aiment les gens à l’époque, c’est clairement le disco et le funk. On est quand même à une période où des groupes comme Earth Wind and Fire, Chic et autres Kool and the Gang officient en terrain conquis. Le pari de Grandmaster (entre autres), c’est de se lancer dans une fusion des genres qui verra la création du hip hop. Et on nous rappelle à juste titre dans la série qu’à l’époque, ce ne sont pas les maisons de production qui font la pluie et le beau temps, dirigées comme elles le sont par des businessmen sans goût musical, mais bien les DJ. Chacun d'eux est libre de passer la musique qu’il juge bonne dans son club, faisant d’eux les réels visionnaires. De là à penser que l’appauvrissement musical qui ravage la décennie actuelle est dû à l’omniprésence de DJ médiocres, il n’y a qu’un pas.

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Scène 2 : « the joint ». Se préparant pour une battle avec une bande rivale, Zeke et ses acolytes passent leur flow en revue, jusqu’au moment ou le fanfaron de la troupe craque littéralement et se lance dans une envolée vocale sur les Jackson 5. Silence dans la salle, et soudain c’est l’éclatement de joie : on a enfin trouvé « the joint », le ciment qui manque entre le hip hop, style naissant, et le disco, à l’apogée de son succès. La recette magique, c’est une fusion équilibrée. On a une base mélodique groovy, on renforce rythmiquement avec un beat bien carré, on rappe, et on chante. Finalement quand on y réfléchit, cette formule aura marqué la décennie 2000 qui a vu l’avènement des duos RnB qu’on écoute encore parfois avec nostalgie. Le flow du rappeur mêlé à la voix suave de la chanteuse, c’était ça : Ja-Rule et J-Lo, Ashanti et Fat Joe, Usher et Alicia Keys, et j’en passe.

Le « joint », ça veut aussi dire « un son qui déchire » dans l’argot américain. Et tel est bien l’enjeu : un maximum de créativité pour donner une peau neuve à un son démodé. D’où l’importance de trouver un beat qui claque bien. Aujourd’hui, les drum machine (MPC et autres consoles électroniques) permettent à n’importe quelle personne avec un peu de rythme de laisser parler son imagination. On a eu des rendus mémorables, notamment « Elevators (Me & You) » entièrement façonné par les compères d’Outkast.

 

Ça peut paraître futile, car finalement il ne s’agit que de quelques mesures rythmiques. Mais en y regardant de plus près, les différentes sonorités du kick et de la snare imprègnent beaucoup la teneur rythmique du morceau. D’aucuns disent que le « Amen Break* » est le beat le plus samplé dans l’histoire de la musique. Et pourtant, son feeling diffère grandement d’un autre cador dans le domaine, « Apache » du Incredible Bongo Band. Et que dire alors de la rythmique sûrement la plus connue dans l’histoire de la musique, « We Will Rock You » de Queen ? Tempo, rondeur du son et percussion dans le kick sont autant d’ingrédients qui déterminent le potentiel d’un beat. Si vous ne me croyez pas, demandez-vous plutôt pourquoi Questlove** est régulièrement cité dans le panthéon des batteurs aux côtés des légendes du rock et du jazz.

 

Scène 3 : la chasse au trésor. On retrouve Shao, DJ en herbe de la bande de Zeke, dans le club où il travaille, en train de farfouiller dans la collection de vinyls avec l’espoir de dénicher de bonnes pépites. Le digging, ou l’art d’écumer les vieux disques, est au cœur même de la réinvention musicale. Bon c’est vrai, la frontière entre le vol et l’emprunt est parfois facilement franchie. Robin Thicke et Pharrell en savent quelque chose. Mais laissons de côtés ces considérations juridiques ennuyeuses et concentrons-nous plutôt sur la pratique en elle-même.

Le digging, c’est ce qui explique qu’un caïd comme Joey Badass se réapproprie le son d’un groupe pommé au milieu de l’Anatolie***. On a donc la preuve tangible de l’inventivité, de la créativité, et de la culture musicale qui caractérisent les artisans du hip hop, un style trop souvent décrié pour ses flirts répétés avec la vulgarité et le bling. A la base, il y a en fait la jeunesse de la rue qui a baigné dans la soul et le disco et qui nourrit sa musique de ces influences.

Prenons Mary J Blige par exemple. La New-yorkaise est souvent vue comme un maillon important entre la culture soul et le monde du hip hop. Et pour cause, la vétéran connaît ses classiques. Son « You Bring Me Joy » reprend « It’s Ectsay When You Lay Down Next To Me» de Barry White, et « My Life » utilise allègrement « Everybody Loves the Sunshine » du camarade Roy Ayers. Sa contemporaine, Whitney Houston, a préféré ne pas s’encanailler avec les influences de la rue et est restée dans la stratosphère de la performance vocale. Son empreinte musicale aura été certain, mais on ne peut en aucun cas l’associer à la création d’un nouveau genre musical. Innovatrice ou héritière, il faut choisir. 

De ces trois scènes, il faut simplement retenir que le hip hop, loin d'être un épiphénomène, constitue un genre musical à part entière. Il s'est façonné dans un creuset social, s'est transformé au grès des mutations technologiques, et participe pleinement de la richesse musicale contemporaine. A ceux qui jouent les fines bouches et ne voient dans ce style qu'une mascarade issue des bas-fonds, je les mets au défi d'écouter une instru de Madlib sans hocher la tête. Aux autres qui dénigrent le tournant commercial opéré par les représentants actuels du rap, je les invite à revenir aux fondamentaux et à creuser plus profondément: le digging, c'est aussi la responsabilité de chacun. NAS clamait en 2006 que le hip hop était mort; il compte à présent dans l'équipe de production de The Get Down. Food for thought.

* Le beat utilisé dans « Amen Brother » de Gregory Coleman dans les années 60.

** Le batteur chevelu et corpulent de The Roots.

*** Le morceau en question est « Escape 120 », un son basé sur « Kurtalan Ekspres » de Baris Manço


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