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Ibeyi, Ash (XL Recordings, 2017)

Après un premier album fort abouti, les deux sœurs franco-cubaines reviennent sur le devant de la scène avec la même recette : mélodies mélancoliques et prévalence rythmique.

L’histoire s’apparente presque à une storyline hollywoodienne. Les protagonistes ? De sexe féminin, car montrer la force de la féminité est vendeur. Elles sont métissées, puisqu'il est de bon ton de magnifier les bienfaits de la mixité culturelle globale. Puis l’intrigue classique se met en place. D’un événement tragique, la mort de leur père, les héroïnes se lancent dans un parcours initiatique sous l’égide d’un guide, ici Beyonce, pour arriver à l’état de grâce. Bientôt un Grammy peut-être ? Attendons le verdict avant de nous emballer, mais force est de constater que le reste de l'histoire se confirme.

Du féminisme, il y en a foison sur cet album, du personnage de la petite fille qui semble se dégager comme trame narrative, jusqu'au titre tout à fait évocateur « No Man Is Big Enough For My Arms », une ode aux femmes, créatrices et battantes. Le métissage transpire logiquement de la musique des deux sœurs, Lisa-Kaindé et Naomi. Cette richesse, elles l'ont faite leur depuis leur enfance, bercées qu'elles étaient par les rythmiques afro-cubaines de leur père, habitué du Buena Vista Social Club. Anglais, espagnol et yoruba sont utilisés sur l'album, comme c'était déjà le cas sur l'opus éponyme. En bonnes représentantes de notre génération millénaire cependant, elles ne tombent pas dans l'écueil de l'acoustique souvent flanquée aux côtés des musiques folkloriques, a fortiori africaines. Le vocodeur ("Away Away", "Me Voy", "Ash") et les basses électroniques ("Deathless", "I Wanna Be Like You",  "Numb") s'enracinent tout aussi profondément dans le terreau musical que le piano et les percussions.

L’univers musical des deux sœurs est puissant. Cela apparaît d'autant plus clairement que les collaborateurs sur l'album, loin d'imposer leur style et d'outrepasser les limites de l'hospitalité, n'ont été invités que pour l'apéritif. On leur a bien fait comprendre qu'ils jouaient à l'extérieur. Kamasi Washington est la première collaboration de l’album (« Deathless »). Comme il vient de le prouver une nouvelle fois avec son nouvel EP, le cador du jazz californien a une empreinte musicale bien à lui, empreinte en partie responsable du tournant jazz opéré par Kendrick sur To Pimp A Butterfly. Ce n’est pas rien, nous en conviendront. Ensuite vient Meshell Ndegeocello (« Transmission/Michaelion ») qui du haut de ses 30 ans de carrière a laissé un jalon conséquent dans la soul/RnB contemporaine. Enfin, le pianiste et producteur canadien Chilly Gonzales (« When Will I Learn ») n’en est pas à sa première collaboration. Après le rap de Drake et la voix suave de Feist, il avait pris le dernier projet de Daft Punk à bras le corps. Bref, que de grands noms du pop system que le duo s’offre sur Ash.

Quelques envolées au saxophone, des notes quasiment fantômes au piano, une ligne vocale supplémentaire, mais rien qui vienne bouleverser l’équilibre des deux sœurs. Les artistes sus-cités passeraient quasiment inaperçus s’ils n’étaient pas crédités. Le véritable tour de force donc, c’est d’avoir su couler l’ensemble de ces collaborations dans le moule mélodico-rythmique d’Ibeyi. Mala Rodriguez, la dernière invitée de l'album, est à la limite celle qui laisse une impression plus durable sur le monde des deux sœurs, propulsant « Me Voy » aux confins du rap espagnol.

D'aucuns penseraient qu'il s'agit de musique peu aboutie, d'ébauches de compositions. Les accords sont minimaux, les percussions prépondérantes mais sèches ("I can play on the drums / I beat on the toms" chante Lisa-Kaindé sur "When Will I Learn"), on frise parfois l'a cappella ("Waves"). On notera l'utilisation discrète du marimba sur « Me Voy » qui participe évidemment de la dualité rythme/mélodie chère aux sœurs, avec toujours cet aspect épuré. La musique d'Ibeyi puise précisément sa force de cette structure lacunaire. Elle laisse plus de place pour l'expression vocale des deux sœurs ; mais aussi des chœurs qui agrémentent l'ensemble de l'album. Comme un croquis d'Enki Bilal, on se plaît à contempler le semblant de fragilité qui auréole leur musique.

La fragilité est feinte. Rythmiquement c'est du solide. Naomi est une percussionniste accomplie et se joue de la rigidité binaire des morceaux. Un album fluide, donc, qui véhicule un imaginaire aquatique, thème fondateur de Ash. On se souvient de « River » sur leur premier opus, ici ce ne sont pas moins de quatre titres qui célèbrent l'eau, notamment « Waves » qui parle de lui-même. Psychologiquement, l'album est construit autour de l'idée de résilience. « Deathless », très martial, est un récit minimaliste de la rencontre fortuite entre un policier trop zélé et une jeune Lisa-Kaindé. Le féminisme inhérent à l'album a déjà été évoqué, il attribue une valeur sociale de référence aux femmes: "The measure of any society is how it treats its women and girls".

Féminisme et naturalisme. Comment ne pas percevoir une allusion à Gaia, déesse et personnification de la Terre Mère ? Si le rythme est omniprésent sur l'album, il sert un dessein plus grand, celui de régénérescence. "Dance on the beats of hearts" chante Lisa-Kaindé sur « Transmission/Michaelion », c'est effectivement cet instinct animal de filiation et de vitalité. Il est repris sur « Valé » : "our voices will hug you / music will be our arms". C'est par l'étreinte physique que la régénérescence et l'élévation s'opèrent. Tout comme le savoir est cumulatif, la transmission des attributs déjà évoqués, féminisme, naturalisme, résilience, s'effectue par la musique. A sujets sérieux, musique sérieuse. On reste globalementdans la mélancolie, et « Numb » met carrément le cap sur le tragique. Pas de happy ending hollywoodienn pour cette fois-ci.

Chroniques - par Willy Kokolo - 12 octobre 2017


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