Pour quelles raisons Barack Obama chante-t’il « Amazing Grace » lors des funérailles, en Caroline du Sud, du pasteur Clementa Pinckney et de jeunes noirs abattus par la police ? D’où le chant tire-t’il sa puissance émotionnelle chez James Brown, Sam Cooke avec ou sans les Soul Stirrers, Ray Charles, Aretha Franklin ? Les éléments de réponse sont dans le bel ouvrage A Gospel Story qui propose une riche discographie et un texte de présentation concoctés par Jean Buzelin ainsi que des planches de BD de Wozniak sur une mise en scène de Marjorie Guigue.


Avant d’analyser le contenu du coffret, faisons un petit détour personnel en un premier temps pour dire qu’avoir eu la chance d’assister, un dimanche matin en Louisiane, au culte d’une communauté noire change la donne. Ce n’est plus le savoir livresque qui prime alors mais le corps qui se saisit de la force des sermons, du sens musical et de la ferveur des fidèles, de la vue de deux ou trois femmes qui entrent en transe. De retour en France, il fallait tout reprendre à zéro, réécouter ses disques, lire des ouvrages…Si j’avais eu alors, sous les yeux, la synthèse exceptionnelle rédigée par Jean Buzelin tout aurait été plus simple. Ce livret de dix pages sur l’histoire du gospel est d’une grande lisibilité, en un style limpide qui n’exclut pas la passion. Il donne envie d’aller plus loin, d’aller fouiller les bibliothèques, de courir les magasins de disques à la recherche des cires les plus essentielles sur les plans historique et musical tout en se battant la coulpe de n’avoir dans sa propre discothèque qu’une petite vingtaine d’albums alors que le gospel, dans sa longue histoire, est à la source de quasiment tous les genres musicaux que l’on aime.

Revenons au coffret après le détour. Le premier disque dévolu à « The Great Tradition » couvre le Negro Spirituals, à la charge du second d’offrir les «  hits » du «  Golden Age Of Gospel ». Tous les types de formations qui font le gospel sont représentés : les quartets vocaux masculins dont The Pilgrim Travelers auquel appartenait Lou Rawls, The Charioteers dans un magnifique enregistrement du début des années 1940, les chœurs mixtes comme Wings Over Jordan, les chœurs purement féminins comme The Original Gospel Harmonettes dans une version de 1951 de « Get Away Jordan ( I Want to Cross Over) » mais on hésitera pas à revenir vers les grands noms : l’incontournable Mahalia Jackson ( «  When The Saints Go Marching In », «  Move On Up A Little Higher »), Sam Cooke ( «  Steal Away, to Jesus » ; «  Just Gave Me Water » avec les Soul Stirrers), LaVern Baker ( «  Just A Closer Walk With Thee »), Sister Rosetta Tharpe ( «  Every Time I Feel The Spirit », «  Strange Things Happening Everyday »), The Staple Singers ( « Uncloudy Day »), Paul Robeson ( «  Nobody Knows The Trouble I’ve Seen ») et j’en passe qui ne sont pas des moindres.

Philippe Lesage

A Gospel Story (1929-1962), BD Music, 2015

Coda: Il n’est sans doute pas inutile de réaliser un rapide rappel de l’histoire pour baliser les grandes étapes du développement musical. Tout commence dès 1641 lorsqu’ une esclave, dans une petite ville du Massachussets, est baptisée et que les églises et sectes issues pour la plupart du protestantisme vont, avec les années, forger la cohésion de la communauté noire américaine. Celle – ci, encore sous influence africaine, va apporter des altérations aux airs des psaumes et cantiques, donnés en anglais, langue obligatoire. Au XVIII° siècle, ce qu’on appellera «  The Great Awakening » (le grand réveil) renouvellera le répertoire et c’est de cette époque que date « Amazing Grace » et c’est au XIX° siècle que s’affirment, les Negro-spirituals sous la houlette des « preachers «  . A la fin de la guerre de Sécession (1861/ 1865), bien que 4 millions de noirs deviennent libres, les lois Jim Crow définissent la ségrégation institutionnalisée, ce qui n’interdit pas que des actions soient entreprises comme à la Fisk University de Nashville (Tennessee) où est créée en 1871 une chorale d’étudiants noirs : les Fisk Jubilee Singers, geste qui va avoir un puissant impact social, culturel et économique sur la communauté et la société américaine.

Quelques années plus tard, sous l’influence des pentecôtistes», Charles H. Mason crée, à Memphis, en 1894, Church Of God In Christ qui, novation essentielle, favorise l’expression corporelle et rythmée et l’accompagnement instrumental des chants; « When the saints go marching in » est ainsi un « sanctified shout ». Genre plus émotionnel que le negro-spiritual, le gospel offre des images plus familières aux communautés rurales. Charles A. Tindley ( 1851-1933), considéré comme le premier compositeur de gospel songs, fait référence comme Lucie E. Campbell ( 1885-1963) qui innovera en créant le style «  gospel waltz » à trois temps, très populaire dans les années 1950 et adopté par Ray Charles . Les quartets vocaux (un soliste principal/ Lead vocal, un ténor, un baryton, une basse)  assurent, pendant des décades, l’essentiel de la musique vocale enregistrée  en empruntant soit le style « Jubilee » (harmonies élaborées, interprétation lisse) soit le genre Gospel plus expressif (le leader tient alors le rôle du preacher). Il n’y a plus qu’un pas à franchir pour aller vers la musique profane comme le feront les Soul Stirrers. Puis, malheureusement, se pointe le « gospel business » qui s’affadit en une musique calibrée.


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