The Color Line : Les artistes africains-américains et la ségrégation, 1916-1962, Frémeaux & Associés/Musée du Quai Branly Jacques Chirac, dirigé par Bruno Blum

L'art de la compilation est déjà un défi en soi, d'autant plus lorsqu'il est répété avec régularité et sérieux ainsi qu'en témoigne les copies systématiquement impeccables rendues par Bruno Blum et Frémeaux à propos des musiques afro-américano-caribbéennes. Mais lorsque s'ajoute un partenariat avec un événement muséographique à l'angle pour le moins curieux, le défi devient risque, pari. Improbable gageure.

Le musée du Quai Branly organise à partir du 4 octobre une exposition consacrée aux rapports qu'eurent les artistes africains-américains avec la ségrégation raciale aux Etats-Unis, et dont ce coffret est la trace musicale et patrimoniale. L'angle peut surprendre si l'on se restreint à la musique, puisqu'il invite à reconduire un débat vieux comme le blues quant à la ''nature'' de ces musiques dites afro-américaines, qu'on pourra résumer hâtivement à une question encore régulièrement formulée aujourd'hui : sont-ce ou non des musiques ''de nègre'' ? Ce n'est sans doute pas à nous d'intervenir dans ce débat qui agitait déjà Mezz Mezzrow, Panassié et tous les vieux de la vieille. Signalons simplement que les notions de musiques afrologiques ou eurologiques formulées récemment par Raphaël Imbert permettent de hausser le débat un chouïa au-delà des essentialismes qui entourent ces débats souvent stériles, quand ils ne sont pas complètement puants.

Mais pour ce qui nous occupe, ledit débat a des conséquences musicales puisqu'il conduit potentiellement et caricaturalement à deux extrêmes : ou bien l'on considère que toute musique concernant la communauté noire est liée par essence à la ségrégation, au racisme, à la violence politique et sociale ; ou bien l'on neutralise cette dimension pour toute musique noire n'étant pas explicitement militante de ce point de vue, au risque de taire le contexte terrible dans lequel elle a été faite.Un équilibre entre ces deux caricatures peut exister, mais cette compilation trahit les affres fourre-tout : chants de prisons, blues chroniquant le quotidien des Noirs américains, quête originelle d'Afrique de certains jazzmen des années 50 (''Gold Coast'' de Coltrane, ''Ancient Aethiopia'' de Sun Ra : voir aussi Raphaël Imbert sur la question), negro spirituals, rhythm 'n' blues, vaudeville du temps des black minstrels, etc. Un inventaire à la Prévert, qui ne convainc pas toujours tant ce qui semble en jeu est une dimension noire-américaine mal définie, et non pas comme le sous-entend l'exposition et son titre un rapport direct à la ségrégation.

Au-delà du problème de l'angle, l'anthologie peine à surprendre l'auditeur attentif du catalogue Frémeaux, qui trouvera dans The Color Line de nombreuses redondances avec d'autres anthologies – propre cela dit à l'exerce de l'anthologie. Louis Armstrong, Bo Diddley, Ray Charles, Josh White, l'immanquable ''Strange Fruit'' de Billie Holiday, Mingus et Trane comme témoins d'un jazz militant, ''Parchman Farm'' de Bukka White comme nécessaire illustration blues du thème de la prison : une trop grande évidence traverse de nombreux choix sur ces trois disques qui auraient sans doute gagné à n'être que deux. Certains rapprochements étonnent plus encore par leur nature de passage obligé, quasi routinière : ''Black and Tan Fantasy'' de Ellington puis sa reprise par Monk, pas vraiment une prise de risque...

On pourrait, cyniques, continuer longtemps, mais il ne faut pas oublier que cette anthologie voit le jour dans un contexte particulier de partenariat avec une exposition – ce qui explique beaucoup. Il faut plus encore se souvenir que le but de telles anthologies est moins de séduire et convaincre l'érudit que d'ouvrir le grand public à une histoire et des musiques parfois difficiles à pénétrer, et de ce point de vue The Color Line offre une voie d'accès à certains titres et artistes essentiels des musiques afro-américaines. Et pas que, puisqu'elle introduit égalementt des nouveautés bienvenues : discours de Marcus Garvey, deux titres choisis à merveille de Harry C. Browne, une version excitante de ''Star-O'' par Harry Belafonte, et un titre dingue de dingue de Sam Manning en duo, plus ''Chaing Gang'' de Sam Cooke qui fait toujours plaisir.

On conseille cependant de s'intéresser à d'autres références du catalogue Frémeaux réalisées par Bruno Blum, aux angles mieux choisis et à l'édition plus convaincante (Hard Time Blues, Roots of Soul, Race Records, Voodoo in America, etc. : l'embarras du choix). On aimerait surtout une ouverture de la chronologie, qui bloque ici (et pour des raisons de domaine public) à 1962 un questionnement qui se poursuit encore aujourd'hui quant à ces questions de ségrégation raciales : la mixité de Sly & the Family Stone, l'échec des Black Panthers, la black poetry, le hip-hop qui réinvestit largement cet héritage, l'embourgeoisement du jazz, un certain free jazz black power... De la matière à un deuxième volume, qui pourra apporter sa pierre à la nécessité de relever un discours historique étonnamment racialisé lorsqu'il s'agit de musiques afro-américaines, comme si malgré Ralph Ellison et tant d'autres on ne parvenait à sortir d'interrogations essentialistes, de questionnements identitaires, chercher du monolithe derrière les flux mouvants des histoires qui ont fait ces musiques.

Attendons l'exposition pour réserver un jugement, d'autant qu'il est indubitablement pas mal cool de parler de cette histoire ; mais l'humeur du moment étant à l'identitaire, on est en droit d'attendre des institutions qu'elles n'y sacrifient pas et désclérosent les histoires et les cultures sans oublier de les rendre vivantes et fortes. Espérons que l'exposition n'y aura pas sacrifié et déjoue cette paranoïa.


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