KamauA Gorgeous Fortune EP (Atlantic Records, 2016)

Kamau nous propose ici un projet musical éclectique, recherché mais simple. Comparé à de nombreuses reprises à Andre 3000 (probablement lié à son excellent cover de « Hey Ya »), d’autres font l’analogie avec Anderson Paak. On peut le comprendre, notamment de par la diversité du vocable utilisé lors des passages rappés, ou encore avec les jeux de mots présents dans tous les titres de ses morceaux. Et pourtant, de par sa production épurée et une musique très brute, cet EP s’apparenterait plus à l’univers d’Ibeyi. En effet, l’ensemble des 6 titres est construit quasiment exclusivement autour de la triplette voix, percussions, et chœurs masculins, une instrumentation très sommaire donc mais non dénuée de créativité. Là où le texte est chanté, les chœurs sont très présents, opérant un savant mélange entre lyrisme et percussions vocales. Ils s’estompent plus facilement lorsque le flow de Kamau contribue à la rythmique.

 

L’unique collaboration de cet EP s’est faite avec le groupe d’indie rock néo-zélandais No Wyld sur le titre « Jusfayu », mais globalement l’univers musical de l’EP n’en est pas transfiguré. Le remix du même titre avec Lion Babe, au contraire, apporte une couleur nouvelle à la musique qui bénéficie d’une fraîcheur mélodique. Une belle entente qu’ils ont prolongée tout au long de l’été où Kamau suit actuellement la tournée du duo américain. La jaquette de l’EP nous plonge instantanément dans l’environnement ascétique que Kamau nous propose. L’homme torse nu qui médite, c’est à la fois le côté rêveur et la détermination. On retrouve d’ailleurs ces deux aspects dans la construction de l’EP. Le premier titre, « Jambo », est une introduction parfaite* : un flow rapide et précis (à tel point qu’on a parfois le sentiment d’écouter un DJ scratcher), un Kamau scandant son nom, et des lyrics simples mais efficaces : « I’m just tryin a relate / Special ain’t special / I don’t expect nothing / I’m just really glad I can say something ». Car la chance ou la bonne fortune dont il est question dont le titre de l’EP, c’est la présence des autres et de soi-même dans les relations qui nous structurent : amour, jalousie, solitude, etc. Un projet musical philosophique donc.

Sur « BooDha », on retrouve le même esprit percussif utilisé cette fois pour décrire la beauté du corps de la femme. Une ironie sûrement recherchée après les deux titres précédents qui traitaient de la frivolité de la gent féminine sur une musique enjôleuse. Les deux derniers morceaux apportent une coloration plus sérieuse à l’ensemble : on y renoue avec le flow incisif de Kamau et on aborde des thématiques sociales comme la domination des masses par les élites dans « FoolMoon ». Mais c’est véritablement « PohLease* » qui donne à l’EP son engagement social en fustigeant les violences policières sur les citoyens noirs américains. Kamau s’inscrit ici dans cette lignée d’artistes qui dénoncent les inégalités raciales aux US, des origines du hip hop (NWA, Public Enemy) au milieu jazz (on citera l’excellent « Ku Klux Police Department » du trompettiste Christian Scott). Et pour preuve, il s’agit de l’unique titre qui utilise une instrumentation plus développée pour renforcer le côté tragique.

Il faut aussi mentionner le travail artistique réalisé en marge de la musique à proprement parlé, puisque 5 des 6 morceaux sont accompagnés d’un clip vidéo. C’est un indice supplémentaire du talent de Kamau que l’on voit par exemple danser tel un guerrier maori sur « Jambo ». Les aventures du dandy maladroit qu’il incarne dans « Gaims » renforcent la bonhommie du morceau le plus standard de l’EP, dans la même veine qu’un « F*uck You » de Cee-Loo. Avec Kamau, il y a donc aussi le potentiel pour faire des hits, et on a bien envie de voir ce que ça peut donner sur un album à part entière.


*Ce n’est pas étonnant car « Jambo » signifie « bonjour » en swahili, l’une des langues du Kenya où Kamau est un nom courant.

**Il s’agit d’un jeu de mot entre « puh-lease » qui est une manière sarcastique de dire merci en anglais, et « pole-lease » qui désigne la police dans l’argot des noirs américains.


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