Difficile pour nous, occidentaux bercés à l’art du 4/4, de comprendre la quiddité d’un râga… « Je peux te dire ce qu’il n’est pas », asséna un jour son plus illustre représentant, Pandit Ravi Shankar, au maître de la guitare flamenco Paco de Lucía. « Le râga ne fonctionne pas sur une clef ou sur un mode, il est quelque chose de plus profond, possédant sa propre structure ascendante et descendante ; une forme d’improvisation pour laquelle il faut s’accompagner d’un guru de longues années durant afin d’en pénétrer l’essence absolue ».

Chose sûre, Ravi Shankar donna naissance à deux filles qui allaient, sans nulle doute, devenir des grands noms de la musique contemporaine : Norah Jones et Anoushka Shankar. Si la première a emprunté un parcours plus jazz, la seconde sillonna ostensiblement dans les traces de son père avant de s’illustrer très vite comme une virtuose du sitar, capable de déjouer les cadres mélodiques de la musique classique indienne pour lui offrir un métissage unique.

Aujourd’hui, les allées et venus d’Anoushka dans des univers musicaux tantôt pop, flamenco ou électro, semblent se suspendre… Jubilatoire pour qui s’accordera à dire que la musique n’est belle que lorsqu’elle est pure et profonde, Home (peut-être un clin d’oeil au « Om̐ », cette syllabe sanskrite représentant le son originel autour duquel l’univers se serait créé) tourne son regard vers un traditionalisme indien délaissé après la parution de son second album Anourag, sorti en 2000 : les râga et leur rasa (traduisez par « sève », le sentiment propre à chaque râga)… Si l’on n’y mesure pas toute l’ampleur architecturale du classicisme indien, car trop limité dans le temps par son format commercial, il est bon de rappeler l’enjeu spirituel qu’on y retrouve : accompagner l’âme dans ses divers moments de vie.

A chaque râga, son humeur, son heure, sa divinité, et réciproquement… En l’occurence, les râgas choisis (rendant explicitement hommage à Ravi Shankar qui jadis nous en livra de superbes prestations) sont traditionnellement joués de nuit pour épouser aux mieux les formes abstraites de nos émotions nocturnes. « Jogeshwari » et « Manj Khamaj », déclinés en différents titres suivant leur cheminement rythmique, progressent d’un tempo non mesuré à l’apparition d’un cycle, l’intervention des tablas, et enfin la démonstration commune de virtuosité  Si la virtuosité d’Anoushka n’a pas d’heure, le râga a ses règles, et nous ne pourrions mieux vous conseiller de passer ce disque à des horaires crépusculaires pour en saisir toute la piété.

Alexandre Lemaire

Anoushka Shankar, Home, Deutsche Grammophon, 2015

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