Vicente Amigo, Memoria de los Sentidos

La cinquantaine frappant les trois coups, un appel impérieux semble avoir saisi Vicente Amigo. Celui d’un retour aux sons entendus pendant l’enfance à Cordoue, pendant les années d’études auprès de Manolo Sanlucar ; à sa découverte émerveillée du premier album du guitariste Paco de Lucia ; aux premiers pas professionnels auprès du chanteur El Pele. Est-il futile, après vingt-cinq ans de carrière, sept disques en studio, des rencontres avec des artistes de la stature de Camaron de la Isla, d’Enrique Morente, des échappées plus ou moins réussies vers les expérimentations aux colorations «  fusion », de renouer avec ses racines, de revenir à l’essence du flamenco alors que l’on n’a plus rien à prouver au public et à ses éditeurs ? Et s’il ne s’agissait finalement que de se confronter à soi-même et de creuser encore et encore le sillon de la vie et de la création ?


Comment l’auditeur peu familier des codes du flamenco doit-il aborder Memoria de los Sentidos ? C’est simple, il lui suffit de se laisser porter par la vibration des cordes de la guitare en un doigté proche de celui de Paco de Lucia ; par l’itération des cellules mélodiques ; par les sons qui reviennent comme une houle ; par les pulsations de systoles cardiaques des palmas. Dans Memoria de los Sentidos, la musique respire, elle dit sa vérité, elle dévoile une âme. Que ce soit lors des plages purement instrumentales ou lors d’échanges avec les voix expressives des cantaores qui vrillent les tripes, on ne perçoit pas les secondes s’égrener.


Pour mettre en boite Memoria de los Sentidos, Vicente Amigo s’entourent de trois musiciens(cajon, basse, palmas) et fait appel à des amis qui représentent tous une belle vitrine du flamenco d’aujourd’hui : le danseur Farruquito dont le sublime zapateado l’accompagne sur la buleria « Puente de los Orfebres » et les cantaores El Pele, Miguel Poveda, Pedro el Granaino et Potito. « Requiem », la dernière plage est un hommage posthume sincère à Paco de Lucia mais un peu grandiloquent pour une oreille française. C’est l’Espagne éternelle en larmes de sang et en une incandescence morbide et vitale comme lors de la Semaine Sainte de la Passion à Séville. La plage s’ouvre sur une volée de cloches avant que ne s’élève les voix d’Arcangel, Miguel Poveda, Rafael de Utrera, Pedro El Granaino et Nina Pastori.


«Sevilla» est un pur instrumental initié par une frappe sur une enclume comme pour les martinetes. La voix rauque d’El Pele emporte l’émotion sur la longue plage « La Fragua » alors que « Tiento del candil » met en lumière le chant de Miguel Poveda. C’est, sur plus de neuf minutes,  la respiration de l’Andalousie profonde. Sur une poésie simple qui puise aux tréfonds de la sagesse populaire et qui ne manque pas de faire penser aux vers de Federico Garcia Lorca, la voix hallucinée de Pedro El Granaino sur « Las Cuatro Lunas » nous prend par la main pour nous emmener visiter les entrailles du Cante Jondo.

Chroniques - par Philippe Lesage - 10 avril 2017


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