Yuriko Kimura et Matthieu Roffé, Onde-Corpuscule, Hybrid'Music, 2016

Souvent dans ces colonnes, je me laisse aller, dogmatique, à baragouiner quelques énormités sur le rôle politique et éthique de la musique. Et pour dire le vrai, ce baragouin n'est idiot que pour une seule raison, qui est que beaucoup de musiques ont leur valeur ailleurs, dans une autre humanité, un autre dialogue, une autre communauté d'esprit que celles des artistes ''engagés''. A vrai dire, il y a quelque chose de très politique et éthique à faire une musique belle et exigeante. La circularité du baragouin.

Tout ça pour dire que Yuriko Kimura et Matthieu Roffé, en duo sur scène depuis trois ans et sur galette depuis trois semaines avec cet Onde-Corpuscule, ne sont pas de ceux qui révolutionnent et conceptualisent outre mesure – mais faut-il être un ''officiel de la culture'' parisien pour croire encore que l'art avance vers un progrès à grands coups de concepts. Même, il y a une part de consensus, de ritournelle facile dans leur musique : les arabesques arpégées des ''Jardins suspendus'', la récurrence d'un cadre harmonique et d'arrangements peu risquées et mettant en valeur des accords ouverts aux relents presque pop par moment, une métrique assez évidente et une recherche mélodique fascinée de lyrisme, une gestion des timbres simple quoique sans simplisme. Oui, mais voilà qu'on s'en fout ! Car aussi sûr que des harmonies savantes et des rythmes impénétrables n'ont jamais à eux seuls fait l'intérêt d'une musique, il est bien certain que ce duo vogue vers d'autres rivages.

Ceux d'une autre finesse de l'arrangement, confrontant les flûtes de Yuriko Kimura et leur son dépouillé, enraciné dans les traditions japonaises mais dans un dialogue ouvert avec un propos d'une modernité qu'on a du mal à définir ; et d'autre part le discours très clair de Matthieu Roffé, au classicisme primesautier dans lequel il dessine des libertés délicates et toujours justes (''Mizaru, Kikazaru, Iwazaru''). Le duo parvient ainsi à dépasser le caractère de prime abord consensuel de leur musique, soit dans des réelles prises de risque qui font par moment verser l'interaction musicale dans un débridement plus grand (''Le désordre dans la chaussure''), soit dans la réussite évidente de certains titres indépendamment de leur propos et de leurs filiations : ''Merci, Merci, Merci'' pour son alternance de couleurs et de registres, ''Furusato'' pour sa dimension orchestrale, la reprise à la flûte seule d'une allemande de Bach.

Les bonnes idées fourmillent et atteignent régulièrement à une beauté d'une douceur, mais d'une douceur... Les reproches initiaux ne tiennent désormais plus que sous un rapport peut-être, qui est la longueur du disque qui parfois conduit à une impression de redites au vu de l'orientation du projet. Mais dans l'anonymat des légions de disques et de discours stupides d'intellections, les disques de l’acabit de cet Onde-Corpuscule sont de précieuses gemmes de joliesse et d'humbles ambitions, dont l'oecuménisme est sans renoncement ni compromis. Alors il est réconfortant et important qu'existent de tels artistes méritant plus grande presse, qui offrent la douceur onirique d'une musique sans baragouin, au calme fort de nos esprits empêtrés d'intellections insensées.

Chroniques - par Pierre Tenne - 5 septembre 2016


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