Orchestre National de Jazz - Jazz à Luz - 13 juillet 2014 DSC04326

Selon mes prédictions d’hier, il a fait (à peu près) beau sur Luz Saint-Sauveur. Le taux de cyclistes hollandais au mètre carré en est l’indice le plus convaincant. Vers 22h, la pluie se met à tomber et on se souvient que le festival a avancé le concert à 19h pour cause de finale de coupe du monde. Décidément, Jazz à Luz a la baraka. C’est donc sous ce soleil approximatif que les onze membres de l’ONJ débarquent sur scène, après un hommage élégant au mouvement des intermittents sous forme de citation de Gilles Deleuze. Sous le chapiteau et au-delà, le public est plus qu’au rendez-vous. L’ONJ entame devant une salle comble son concert par un ensorcelant motif répété jusqu’à l’absurde par les cuivres. Un lent crescendo amène au solo de Théo Ceccaldi au violon, dont l’intensité acide annonce la couleur de tout le set. Cette intro est l’occasion de voir briller les individualités qui composent l’orchestre. Première révélation: Eric Echampard est un batteur absolument dingue dont les roulements mutins effleurent encore sensuellement le creux de mon échine. Petit à petit, c’est chaque musicien qui d’un solo endiablé oblige le spectateur objectif à admettre l’évidence: de maillon faible, il n’y a point dans cet ONJ. Personnellement, la performance d’Alexandra Grimal au saxo a bouleversé ma conception de la musique improvisée et de la physique newtonienne. Par souci d’objectivité et d’équité, il faudrait lister l’apport de chaque musicien à ce concert foisonnant et intense que Luz a eu le privilège de contempler pour sa seule date de juillet. Sachant que les aoûtiens sont pour tout office de tourisme qui se respecte les plus insupportables touristes au monde, nous faisons partie des quelques centaines de gens biens (si si) qui ont eu le privilège d’assister à une performance de l’ONJ cet été. Etant par conséquent une personne de bien, je n’oublierai personne: Bruno Chevillon (co-sélectionneur de l’orchestre) est un contrebassiste pointilliste qui imprime avec une fougue impressionnante à contempler des couleurs harmoniques inusitées. A ses côtés, Olivier Benoît surplombe son orchestre de manière discrète mais en sachant faire le boss, notamment lorsque la musique se fait plus énergique et vous absorbe dans ce flot sonore intense. Dans la même veine, Paul Brousseau au Fender Rhodes sait ajouter son grain de folie sans en faire trop; danger le plus récurrent d’un instrument que trop  de musiciens font sonner de façon vintage, en live depuis les années 70. En face, Sophie Agnel. Le piano. Beau. Jouxtant Alexandra Grimal, on trouve Hugues Mayot, grand gaillard tout en moustache dont le sourire diffuse la bonne ambiance qui se dégage de cet orchestre, backstage comme sur scène. Cela dit, ses interventions empêchent de le réduire à ce seul sourire: la clarté de son saxophone impressionne, tout comme celle de Jean Dousteyssier à la clarinette ou Fabrice Martinez au bugle. Tous assument le statut de métronome de l’orchestre, parfois littéralement en battant la mesure parmi les longues improvisations libératrices qui constituaient la moelle épinière de ce long concert (presque deux heures). Je n’oublierai pas Fidel Fourneyron, d’abord pour mon amour incommensurable du tuba. Ensuite pour son solo génial et free au trombone. Merci.

Ce tour d’horizon me frustre : il ne dit rien de la musique accompagnant le vol plané des aigles pyrénéens. Fidèle à la programmation osée de Jazz à Luz et de son président Jean-Pierre Blayrac, le set offre une succession de longues suites improvisées dont la complexité ne vire jamais à l’exercice de style et ne fait pas obstacle à la jouissance physique ressentie par le spectateur. Le soin qu’Olivier Benoit apporte à l’écriture, déjà stupéfiant sur l’album Europa Paris, prend tout son sens sur scène et produit des instants de grâce sublimés par les talents individuels de l’orchestre. Cette rigueur, ici synonyme de liberté créatrice, fait du concert un tour de montagnes russes où de longues séquences indescriptibles d’énergie alternent avec un lyrisme évanescent. Autant dire qu’ONJ m’a bousculé, lessivé, achevé. Jazz à Luz aime à se surnommer « Jazz d’altitude ». L’orchestre d’Olivier Benoît nous a emmenés aux sommets, à la façon d’une ascension du Tourmalet voisin durant un certain tour de France (le faux, pas celui de Djam). Ces musiciens sont des gentilshommes ; Luz une terre noble. Si leur performance sur scène n’a pas suffit aux cuistres et aux gueux pour le comprendre pleinement, il fallait s’absorber avec eux devant Argentine-Allemagne à la buvette pour s’en persuader - au passage, gros respect pour le vin rouge du festival. La pluie nocturne et ma chute dans les ruisseaux locaux n’y ont rien pu : la vie est belle.

Pierre Tenne

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