Nate Wooley & Agusti Fernandez – Jazz à Luz – 12 juillet 2014 L’Histoire (oui, avec un grand H) retiendra qu’il appartint à Nate Wooley et Agusti Fernandez d’entamer l’épopée estivale et musicale de Djam. Sous le chapiteau et les montagnes embrumées de Luz Saint-Sauveur, premier village étape de notre tour de France, les duettistes ont la lourde tâche de nous accueillir au sortir de douze heures de voitures douloureuses aux lombaires.

Ce duo est inédit, bien que l’Américain comme le Catalan aient déjà joué ensemble au sein de diverses formations où leurs affinités électives pour la musique improvisée ont su se dévoiler et se rencontrer. Agusti Fernandez, le régional de l’étape, accueille son compère d’outre-atlantique dans un festival où il a personnellement pris ses aises depuis quelques années. Tout était donc réuni pour faire de ce concert une improbable parenthèse musicale dans le flot des performances jazz de cet été ; et la silhouette fantomatique de Pyrénées hérissées de lourds nuages achève de nous en convaincre. Oui, douze heures de Twingo peuvent rendre lyrique.

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Cette parenthèse se déroule durant tout ce set d’une musique tendue à l’infini qui semble laisser de marbre les enfants de Luz, préférant jouer ça et là autour du chapiteau où les adultes observent l’étonnant manège du duo. Curieuse idée que celles des grandes personnes, à contempler l’hypnotique danse d’Agusti Fernandez. Le longiligne pianiste félin écorche furieusement l’intérieur de son instrument dans un solo déroutant de densité sonore. Nate Wooley résorbe en réponse le souffle de la trompette à un feulement rauque confinant au noise brutal qu’il a déjà expérimenté dans le drone.

 

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Cette musique sur le fil du rasoir est soutenue par la connivence des duettistes, qui se livrent entièrement dans cet exercice. Le choix original d’un échange entre piano et trompette avait de quoi étonner, mais Wooley et Fernandez préfèrent insister sur la difficulté que représente le duo pour des musiciens qui conçoivent la musique avant tout comme un échange, une alchimie entre deux personnes qui ont des histoires à raconter plutôt qu’entre techniciens. Leurs histoires ne se résument pas à la complexité de leur musique : ils s’épanchent souvent dans un lyrisme très free au cours de soli où les deux bonhommes font prendre conscience aux Lucéens qu’ils ont accueilli deux musiciens d’un immense talent. La qualité du concert fait ainsi écho à celle d’une programmation audacieuse et chaleureuse, qui séduit Agusti Fernandez depuis de nombreuses années. Le rappel (un peu court tout de même…) leur permet d’oser une sobre et fragile ballade curieusement dans la continuité d’un concert entièrement atonal et arythmique.

La performance écorchée vive du duo hante longuement mes pensées au comptoir de la buvette du festival. Moins que la bière, c’est cette musique impénétrable et généreuse qui me fait réaliser que notre Tour a débuté. Tous ces horizons ouverts, ces possibilités infinies évoquées par le pianiste catalan donnent le vertige… Et puis demain, il fera beau. Beaucoup trop pour une première journée, mais merde, je la veux encore !

Pierre Tenne