Nous poursuivons l'entretien avec Alex Dutilh, qui nous laissait sur l'histoire de la création d'Open Jazz, son actuelle émission sur France Musique. Tout n'avait pas été dit, loin de là. Au programme : l'histoire tortueuse et complémentaire de deux titres de presse aujourd'hui fusionnés, la dureté de la vie professionnelle, et une certaine idée du journalisme musical.  Alex Dutilh : Dans la foulée, à la surprise générale, il y a eu cette fusion Jazzman – Jazz Magazine, où on nous a fait croire jusqu’à la dernière minute qu’on allait tous faire un magnifique journal.1 Une fois qu’on m’a fait écrire un édito et une lettre aux abonnés dans ce sens, que ces textes étaient partis chez l’imprimeur, la directrice nous a convoqués, et l’entretien a duré une minute trente pour chacun.

Pierre Tenne : Et il y a eu une explication finalement ?

Licenciement économique. Et c’est tout récemment, le 11 septembre 2014, que la cour d’appel a rendu son verdict, alors qu’en première instance les prud’hommes nous avaient renvoyés dos à dos. La cour d’appel m’a enfin octroyé les dommages et intérêts qui je réclamais pour non respect de l’ordre des licenciements.

Florent Servia : Ca fait quelques années ?

Cinq ans. L’élément principal du jugement en ma faveur, qu’on avait travaillé avec mon avocat, c’est qu’en cas de licenciement économique, l’employeur doit faire un plan avec des points attribués en fonction des compétences, des charges de famille, de l’ancienneté, etc. Et ils ont gardé les célibataires et viré ceux qui avaient des enfants. Ça a été très mal vu par la cour d’appel. C’est l’argument principal. Ils ont reconnu eux-mêmes qu’ils n’avaient rien à me reprocher niveau boulot : le journal vendait plus que Jazz Magazine et on avait beaucoup plus d’abonnés.

F.S. : Vraiment ? Jazzman était plus important à l’époque ?

En termes de diffusion, oui ! Ca s’expliquait historiquement parce que Jazzman est né du Monde de la Musique, comme supplément gratuit. En 1992, quand on a créé Jazzman avec un noyau qui réunissait Franck Bergerot, François Lacharme et Arnaud Merlin (donc j’étais l’un des co-fondateurs : ça faisait partie des choses à prendre aussi en compte pour le préjudice moral) c’était sur le format d’un supplément gratuit. En 1995, on devient un journal autonome en kiosque. La première année, on a gardé les abonnés du Monde de la musique, c’est-à-dire plus de 30 000 abonnés. Un chiffre normalement hors de portée pour un magazine de jazz en France. Ça s’est effrité petit à petit au fil du temps, car seuls ceux qui étaient véritablement branchés par le jazz ont renouvelé leur abonnement. Mais du coup, on avait démarré avec un matelas de sécurité qui n’avait rien à voir avec le nombre d’abonnés de Jazz Magazine ou de Jazz Hot. 

P.T. : Comment était justifiée la fusion ?

Le groupe perdait de l’argent, sur l’ensemble des deux titres…

F.S. : Donc c’était le même groupe de presse ?

Et oui ! Si tu veux l’histoire… 1992 : le patron du Monde de la Musique [Bernard Loiseau, ndlr] a l’idée de lancer un supplément sur le jazz, pour concurrencer Diapason (2) Parce que l’important quand tu as un journal, c’est d’être numéro un. Pour les annonceurs, la pub. Les lecteurs, ils s’en foutent. Tu fais un bon journal, les lecteurs sont contents. Pour les annonceurs et la pub, qui sont une ressource importante, si tu es numéro un, les gens viennent plus naturellement à toi. Donc Diapason et le Monde de la Musique se tiraient la bourre. L’idée de génie du Monde de la Musique a été de remplacer les pages jazz, que je coordonnais dans le journal, par un supplément qui allait attirer le public du jazz vers Le Monde de la Musique. Public qu’on n’avait pas naturellement jusque là. Avec l’objectif nous faire passer au-dessus de Diapason. Ce qui est arrivé.

Puis il a vendu le journal, parce que la Sagem (celle des téléphones, des télés, et du matériel de téléguidage aérien : ils sont dans l’armement aussi) possédait Radio Classique. Comme la plupart des industriels dans les médias, quand tu as un support audiovisuel, tu veux un support papier. Si tu as un support papier, tu veux un support audiovisuel. Ca a des effets boule de neige. Donc ils avaient Radio Classique, et si Diapason avait été à vendre, ils l’achetaient. Ils ont fait une proposition au Monde de la Musique, qui a été vendu. C’est comme ça que Jazzman s’est retrouvé vendu avec Le Monde de la Musique, mais on n’était pas désiré par la Sagem. Ils nous ont récupéré, et à ce moment, en tant qu’industriels, ils nous ont dit « Mais vous êtes complètement idiots de vendre deux journaux au prix d’un ! Vendez donc deux journaux au prix de deux. » (Rires). On est sorti du sac à dos du Monde de la Musique, on est devenu un journal autonome. C’était en 1995.

La Sagem a ensuite revendu Radio Classique au groupe de la Tribune, qui s’appelait Desfossés International(3), et Le Monde de la Musique et Jazzman ont suivi. On s’est retrouvé avec un troisième propriétaire, là-dessus la crise de la bourse est arrivé, autour de 2000. La Tribune a voulu recentrer ses activités sur l’économie. « Le Monde de la Musique, Radio Classique, ça nous intéresse pas. On veut faire un journal économique et basta. » Ils ont cherché à vendre : Le Monde de la Musique a été vendu à un autre groupe de presse, celui de l’Express qui avait Classica et qui a fait une fusion Classica – Le Monde de la Musique (4) Aujourd’hui il n’y a plus que Classica. Et Jazzman a été racheté par Frank Ténot qui observait avec envie le succès de Jazzman dont l’angle éditorial correspondait en plus davantage à ses propres goûts que Jazz Magazine. Et quand il nous a rachetés, il nous a assuré que pour lui il y avait une identité Jazz Magazine, une identité Jazzman et que les deux journaux se justifiaient. Sauf qu’il est mort deux ans après.5

Ses héritiers ont récupéré un bien qu’ils ont géré sans passion particulière pour le jazz. Et au moment où il fallait couvrir des dettes, ils se sont dit « Bon, et si on se débarrassait de l’un des deux journaux ? ». Et même si Jazzman était la moins mauvaise affaire des deux, le nom de « Jazz Magazine » étant associé au père, ils ont gardé l’identité « Jazz Magazine ». Au bout du compte, ils ont également vendu Jazz Magazine il y a six mois.

F.S. : oui, j’ai entendu ça. Qui est-ce qui l’a racheté ?

C’est un groupe de presse numérique, qui a racheté ça sur la conviction qu’il y a une marque à exploiter.

F.S. : J’ai entendu qu’ils souhaitaient développer plus l’aspect numérique, le site web.

Probablement. L’équipe du journal est convaincue que tout va bien… Moi, le jour où Jazzman avait été racheté par Ténot j’étais convaincu que tout allait bien. Il y a un moment où des logiques de rentabilité vont se poser. Soit ils gagnent de l’argent, ils vont les garder. Soit ils n’en gagnent pas et ils vont opérer des changements. On verra.

P.T. : Tu disais que Ténot avait noté deux identités sur les deux journaux. C’est quelque chose qu’on ressentait effectivement lorsque Jazzman et Jazz Magazine étaient encore distincts. Même graphiquement, la différence était évidente. Quelle était ta ligne éditoriale à Jazzman ?

D’abord, il faut dire que Jazzman c’était un travail d’équipe, le comité de rédaction y avait tout son sens. On élaborait le sommaire tous ensemble autour d’un déjeuner mensuel plutôt joyeux. La ligne éditoriale, aujourd’hui à France Musique, je retrouve la même, qui consiste à convaincre des gens qui ne sont pas le public naturel du jazz, celui qui est déjà convaincu. France Musique, c’est à 80% des auditeurs de « classique ». Open Jazz, c’est la deuxième audience de la chaîne. Ça veut dire qu’on peut les toucher. Et c’est ça qui est passionnant : arriver à développer le public du jazz au-delà de ce qu’il est déjà. Convaincre les gens que le jazz est une musique intéressante. Quand j’étais au Monde de la Musique, c’était exactement la même logique. C’était un magazine à dominante classique, où on trouvait aussi un peu de chanson, un peu de rock, et pas mal de jazz. Et les musiques du monde. Je trouve ça vachement plus intéressant - en ce qui me concerne - que de faire un journal spécialisé pour les spécialistes. Il y a un enjeu de développement.

Partant de là, comment faire un journal qui touche un public qui n’est pas déjà acquis ? Tout en essayant de séduire aussi le public des passionnés. C’est d’abord une affaire de ton. Et avec le ton, il y a aussi l’aspect visuel. Du fait d’une passion personnelle pour la bande dessinée, j’avais par exemple convaincu mes camarades que le parti pris de couvertures dessinées, qui a été longtemps l’identité graphique de Jazzman, était une façon d’approcher différemment cette musique. Se dire « Ah tiens ! C’est du dessin. » En dehors de ça, sur le ton, il y avait le désir d’éviter d’être pontifiant. Parler simplement. Je passais énormément de temps en tant que rédac’ chef à faire du rewriting. Même si les collaborateurs étaient pour la plupart dans cet esprit-là, ceux qui écrivaient de façon plus universitaire mais qui étaient compétents dans un domaine donné avaient leur place, ça nécessitait juste davantage de rewriting. 

Après on a innové sur les rubriques, comme les jazzfans, par exemple. Des gens qui ne sont pas dans le milieu du jazz, mais qui s’y intéressent. C’est un angle qui ne se faisait pas avant nous. Plus tard, on a eu l’idée d’une rubrique qui s’appelait « dans le sac », ou quelque chose comme ça… On allait dans les chambres d’hôtel des musiciens en tournée, pour leur faire ouvrir leurs valises ou si c’était une fille, pour lui faire ouvrir son sac à main. Et ce qu’ils transportent en tournée, ou ce qu’elles transportent dans un sac à main, a du sens. Par rapport à leur musique. Mais c’était un angle nouveau dans un magazine de jazz.

On avait aussi fait du décryptage de look avec une fille qui bossait à Elle. Nous lui avions demandé de décrypter la tenue vestimentaire des musiciens, ce que fait le Monde Magazine aujourd’hui avec Marc Beaugé, qui fait le décryptage vestimentaire des hommes politiques. L’idée était d’aller chercher des angles qui permettent d’aborder le jazz d’une autre façon que par la musicologie. Avec le sourire.

P.T. : Ce qui m’a touché dans Jazzman, y compris dans les dossiers et les articles plus longs,  c’était la volonté de raconter des histoires. C’était quelque chose de volontaire ?

Nous étions quelques uns dans l’équipe, comme Sébastien Danchin, qui était le monsieur Blues de Jazzman, aujourd’hui collaborateur à Jazz News, à être influencés par la tradition narrative de la presse américaine. Et la grande différence pour moi entre Downbeat et Jazz Times et la tradition française de la critique de jazz, c’est le fait que les Américains racontent des histoires. C’est pareil pour la radio d’ailleurs. Raconter l’histoire de quelqu’un, en faire une mini-nouvelle. En plus, je trouve que c’est la nature du jazz. C’est une musique qui se nourrit de la vie « réelle », quotidienne, marquée par l’expérience sociale, économique, amoureuse, amicale des musiciens. Tout ça est vraiment dans leur musique.

Pour nous ça avait du sens, et c’est vrai que c’était une philosophie générale. Des angles diversifiés ! Il y a un autre choix éditorial, qui était le débat. Alors ça vient de mon intérêt pour la tauromachie, de ce qu’on fait après la corrida. Pas partout, mais dans pas mal d’endroits, notamment à Dax ou Nîmes lors de ferias. Il existe ce qu’on appelle des tertulias. Une demi-heure après la corrida, tu te retrouves dans un endroit, qui est une sorte de club, qui invite des experts, des journalistes mais aussi celui qui présidait la corrida et attribue ou non les oreilles. Et tu as une espèce d’aréopage de trois ou quatre spécialistes, qui analysent, face au public, la corrida qu’on vient de vivre. En étant très critique, ou au contraire très enthousiaste, avec du lyrisme… Mais avec de l’analyse, du sens. Après la parole est au public, et il y a des questions, des échanges, on est d’accord, on est pas d’accord, etc.

Je rêve qu’on arrive à faire ça après les concerts ! J’ai tenté de le proposer, dans un festival. (Il réfléchit au nom du festival) J’essaie de me souvenir… Je crois que c’était à Nîmes. Je me disais qu’il y avait une tradition taurine, ça va parler aux gens ! Le truc ne fonctionne pas… Parce que c’est tard, les concerts…  Après la corrida, il est 20h. Ça va, tu prends l’apéro et tu discutes. Après un concert, il est 23h, c’est plus compliqué.

Mais ces expériences sont très enrichissantes. En formation du public, c’est formidable ! Je pars du principe qu’on ne détient pas la vérité. J’étais sûr d’avoir raison à 22 ans, quand j’ai commencé à écrire dans Jazz Hot. Aujourd’hui, je donne mon avis mais je sais que ça n’est qu’un avis. Tu vois ? Et donc, on avait instauré dans Jazzman des pour/contre, comme ceux qui se font dans la critique de cinéma, mais qu’on ne voyait jamais dans la critique musicale. Et puis des débats, c’est-à-dire tous les mois, on prenait un disque. J’essayais d’en trouver un intéressant pour le lecteur, et qui se prête à la polémique. Si on était tous d’accord, c’était chiant. (rires) C’est arrivé ! J’amenais une bouteille de ma cave et on faisait une dégustation à l’aveugle. On invitait un musicien : si c’était un disque de Brad Mehldau, j’invitais un pianiste. Si c’était  un disque de Joshua Redman, j’invitais un sax.

Tous les collaborateurs du journal étaient ravis de faire ça quand je les invitais, parce que ça se passait chez moi, on buvait une jolie bouteille, il y avait un musicien sympa, et chacun repartait avec comme consigne de me renvoyer dans la demi-journée les dix lignes qui résumaient son point de vue. Mais cette idée qu’une musique fait débat, je trouve que c’est sain ! Ça aussi, c’est un angle qui nous était particulier je pense.

P.T. : Surtout dans le jazz, où on trouve quand même une tradition d’un savoir parfois presque figé…

Oui. Mais après les concerts, on discute. On se frite. Tiens, par exemple, il y a quelques jours je tombe sur un confrère à la fin du concert de Mélanie de Biasio à La Villette. Il y avait eu un Dré Pallemaerts extraordinaire. À la fin, il me dit qu’il n’a pas aimé, et me fait : « Bon le batteur, il était lourdingue ! » (rires). Moi j’étais aux antipodes de ça. Mais je préférais qu’il me dise cela, plutôt que ne rien dire. La ligne éditoriale, c’était une multitude de façon de mettre de la vie. Aborder le jazz autrement que par la science de ceux qui savent déjà.

P.T. : Moi, personnellement, c’est une ligne qui m’a permis de rentrer dans le jazz. 

Tant mieux ! Tu vois, je suis content que tu me dises ça parce que je crois beaucoup à l’impressionnisme, en fait. Alors bravo, pour l’analyse objective et musicologique. Respect, mais c’est pas ça qui fait aimer.

 

1.En septembre 2009, les deux principaux titres de la presse jazz qu'étaient Jazz Magazine et Jazzman fusionnent. Alex Dutilh, comme il le rappelle ci-dessous, était co-fondateur et rédacteur en chef de Jazzman.

2.Magazine historique et de référence sur la musique classique, créé en 1956.

3.Filiale média du groupe de luxe LVMH depuis 1994. 

4.Cela se passe en 2000 : le groupe Express-Expansion, à l’époque filiale de Vivendi à travers la branche Vivendi Universal Publishing et successeur de Havas, rachète Le Monde de la Musique.

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