FR CD-09 WBK devantp

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L'humour, la simplicité, l'intelligence, la diversité, l'intensité, l'humaine attention, l'engagement, l'érudition, la grâce des mélodies, l'énergie du rythme, le groove, l'unité complice, la sensibilité, la brutalité, aussi la délicatesse, la surprise... Et cette énumération pourrait suffire, si elle n'était condamnée à n'être jamais qu'incomplète. Car le William Breuker Kollektief avait réuni dans son chaudron un peu de tout ce que la musique a de plus vrai à offrir ; ce qui ne peut être dit entièrement en mots.

Dans la suite du 28 rue Dunois, Juillet 1982 (Derek Bailey, Joëlle Léandre, George Lewis, Evan Parker) sorti l'an dernier, le jeune et audacieux label FouRecords sort du chapeau de son fondateur, l'ingénieur du son et expérimentateur musical Jean-Marc Foussat, un autre enregistrement inédit d'un monstre sacré du free jazz. Le batave Willem Breuker, trépassé il y a cinq ans. Déjà ! Son Kollektief, big band polymorphe et scandaleusement inventif animé par ses compatriotes hollandais, est fondé dans les fécondes années 1970 à la suite de projets précédents dont la participation au Globe Unity Orchestra d'Alexander von Schlippenbach, qui voient Breuker s'imposer comme l'une des têtes de pont du free européen. Encore actif aujourd'hui, ce Kollektief doit être placé aux côtés des orchestres majeurs - ceux qu'impuissants, on ne comprend toujours pas entièrement - de l'histoire du free jazz et des musiques improvisées : l'Arkestra de Sun Ra, le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden et Carla Bley, l'Art Ensemble of Chicago, et j'en passe.

Cet enregistrement à Angoulême il y a 35 ans se distingue dans la discographie du Kollektief en ce qu'il capte l'essence même de l'orchestre, par une production aussi intelligente que généreuse permettant de saisir de façon posthume à quel point cette musique se prenait comme une claque en pleine gueule. Un coup de fusil, moitié pétard de clown, moitié Hiroshima. La riche idée de Jean-Marc Foussat, entre autres joyeusetés, a ici été de laisser sa place au public, aux temps morts et respirations d'un concert qui se rit des conventions scéniques comme un enfant montre son cul au sérieux des grandes personnes. Humilité débonnaire et gaieté contagieuse, écrin d'une musique totale, époustouflante, mosaïque.

1h40 à un rythme soutenu de liberté incandescente. La liberté ou le free, qui est entre autres de la belle musique faite avec un aspirateur (« Marche & Sax Solo with Vacuum Cleaner »). Quel magnifique instrument ! Mais le free, c'est également ce « Tango Superior » entamé sur un solo de piano (Henk de Jonge) à mi-chemin de Monk et Cecil Taylor et rapidement mué en une marche binaire dans laquelle les cuivres impriment un swing éburnéen. Puis un bruitisme malin, puis le groove, puis le stop, le blues...  Le free, c'est trop restreindre. Le Kollektief swing, jazz, bruite, se marre et l'auditeur avec ; dans une embardée si musicale que pour un peu on en crèverait presque. Le souffle coupé.

Si je n'avais autant de condescendance pour les « tops » et autres « best of », j'incluerais sans sourciller  ce live dans mes coups de cœur de l'année ou de la décennie. D'ailleurs, j'inclus. Car de sa tombe Willem Breuker impose sa musique, sa voix uniques que personne ne devrait ignorer. Pas plus que son « Postdamer Stomp », son humour, sa simplicité, son intelligence, sa diversité, son intensité... Arrêtons là, les oreilles aux abois.

Willem Breuker Kollektief, Angoulême – 18 mai 1980, Fou Records, 2015