Takuya Kuroda a peut-être quelque chose de ce Rising Son (« le fils qui monte » si on veut mal traduire) qui donne son titre à l'album. À trente-trois ans, ce trompettiste et compositeur d'origine japonaise commence en effet à se faire un nom sur la scène new-yorkaise, voire au-delà. Ce premier album chez Blue Note sonne comme celui de la confirmation et de l'émancipation, après un passage remarqué dans l'orchestre du chanteur José James, ici producteur.

Dès les premières mesures de Rising Son, Kuroda impose une ambiance afro-funk rafraîchissante où s'illustre notamment le groove du bassiste, Solomon Dorsey. Mais plus que la qualité de ses accompagnateurs, c'est la maîtrise de Kuroda dans l'écriture qui impressionne. Sur « Afro Blues », ses soli donnent une impression de fragilité lyrique qui contraste avec le rythme brut soutenu par la section, qui vous plonge dans le meilleur funk des années 70. Ce mariage périlleux convainc et séduit, et magnifie la trompette du leader, qui dévoile ici toute sa palette.

Le morceau de bravoure de l'album est sans nul doute la reprise de Roy Ayers, « Everybody loves the Sunshine ». L'introduction plonge l'auditeur dans une sorte de soul intimiste où le trompettiste se fait minimaliste, avant l'entrée en scène de José James au chant. Seule reprise de l'album, elle met d'autant plus en valeur le talent harmonique de Kuroda. Les titres suivants poursuivent l'exploration soul du trompettiste : le tempo se fait plus lent, les inspirations de Kuroda et de sa section de plus en plus ténues, comme sur le fil du rasoir. « Call », en conclusion, débute sur un solo d'un trompette éreintée, prête à craquer. Le morceau est porté par un faux crescendo qui oblige à constater la force technique de Kuroda, ainsi que de son pianiste Kris Bowers.

La production de José James donne un sentiment de perfection formelle qui rappelle sans cesse aux distraits qu'on écoute bien du Blue Note, et pas le pire qui soit. C'est peut-être dans cette perfection que les plus exigeants des auditeurs trouveront de quoi critiquer Rising Son. L'album vire en effet parfois à l'exercice de style et laisse peu de place à une quelconque prise de risque. Frustrant, quand on constate l'impressionnante maîtrise de Kuroda à tous les points de vue, qui devrait lui permettre de plus se lâcher.

L'ensemble de l'album reste toutefois un écrin à la mesure du jeune talent de Kuroda, dont on se dit qu'il fait désormais bien plus qu'émerger. Le son chaud de sa trompette, les qualités de « conteur » qu'évoque José James, les influences soul et funk soigneusement entrelacées, tout cela fait de Rising Son un album séduisant en même temps que plein de promesses : il semble bien que Takuya Kuroda n'ait pas fini de monter.

Pierre Tenne