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Rudresh Mahanthappa, Bird Calls, Act, sortie le 24 février 2015

A son tour Rudresh en est un vrai. Un vrai chef. Parce que l’Oiseau a beau être présent partout dans le ciel de ce jazz qu’il a réinventé, peu sont ceux qui osent s’attaquer à lui. Il faut donc une sacrée paire – d’ovaires comme de cojones, faisons fi de la misogynie – pour un projet centré autour de Parker.

Beau projet au demeurant : Rudresh Mahanthappa ne reprend aucune composition de Bird et propose ses propres créations comme toujours influencées par l’Inde méridionale où il a grandi et par la scène américaine des dernières années. De cette scène, il a tiré également une bonne part de son quintet aux individualités remarquables : le français exilé François Moutin à la basse, toujours irréprochable, surtout Matt Mitchell au piano qui livre une prestation époustouflante dans la suite de ce qu’il a fait entendre avec Dave Douglas ou Tim Berne. Le quintet s’empare des compositions de Mahanthappa qui évoquent en filigrane les airs bebop de Charlie Parker et consorts : la vitesse n’est qu’épisodiquement là, les mélodies sont moins complexes, les accords du piano beaucoup plus ouverts... Et pourtant, on ne peut nier entendre quelque chose de Bird dans ce disque.

Les soli du leader au saxophone en sont les premières réminiscences, y compris quand il va puiser dans la modalité indienne une musique très mélodique (« Gopuram »). C’est toutefois en compositeur qu’il dialogue prioritairement avec Parker : « Both Hands », où les soli du quintet s’enchaînent à une vitesse déconcertante et un talent à saluer, est librement inspiré de « Dexterity », « Sure Why Not ? » propose une mélodie de Mahanthappa sur l’harmonie de « Confirmation » de Bird. Ces compositions sont ponctuées de scénettes miniatures introduisant des titres plus longs, intitulées « Bird Calls », qui structurent avec une force lyrique prenante le propos de l’album.

Le talent du quintet est de s’emparer de cette musique très écrite, aussi référencée qu’un film de Tarantino, sans tomber dans l’exercice de style grâce à des improvisations pleines de grâce - celle de Adam O’Farrill à la trompette sur « Maybe Later »… L’importation d’un groove très binaire couplé avec des harmonies très ouvertes est étonnamment séduisante, d’autant qu’elle n’est pas systématique (voir le complexe « On The DL »), mais peut lasser les intransigeants d’un bop pur qui y verront une nouvelle incarnation de tous les travers du jazz contemporain... La formule convainc pourtant, y compris dans ses morceaux les plus tentés par les mélodies pop (« Chillin’ », « Talin Is Thinking ») dans lesquels le leader retrouve dans ses traditions indiennes et jazz les ressorts d’un lyrisme personnel sans démagogie. Un bel hommage au Bird d’un quintet qui n’a pas grand-chose de bebop ; mais les vrais oiseleurs sont gens de surprises et de secrets.

Pierre Tenne