Ran Blake – Cocktail at Dusk : A Noir Tribute To Chris Connor – Impulse! Records, octobre 2014

Le début des années 60 est ce qu’on pourrait raisonnablement appeler une période faste de l’histoire du jazz. Prenons 1962 : Dolphy n’est pas encore mort et prépare son Out to Lunch, Miles est encore avec Gil Evans mais a laissé Coltrane qui lui-même a enfin trouvé son quartet mythique, Rollins est back in the game avec son fameux The Bridge, Ornette Coleman a fait grosse impression quelques mois auparavant avec le célèbre Free Jazz, etc. Petits éléments de contexte qu’on pourrait étirer à l’infini, mais qui suffisent à montrer le culot d’un pianiste bourgeois même pas trentenaire du Massachussetts, qui cette même année livrait son premier album: The Newest Sound Around. Il fallait oser, mais le statut légendaire de l’album un demi-siècle plus tard donne raison à l’audace de Ran Blake.

Après les expérimentations des années 2000, le pianiste retourne aux sources sixties de sa musique en ressuscitant des limbes de la mémoire jazzistique une chanteuse que seuls connaissent encore les plus assidus des amateurs : Chris Connor. Alternant piano solo et duo avec la voix de Laïka Fatien – ainsi que deux interventions discrètes du ténor de Ricky Ford, pour être complet – l’album rappelle nécessairement sa collaboration avec Jeanne Lee. Une musique qui reste avant-gardiste, mise au service d’un répertoire exhumé des années 50 et empreint de classicisme. Ran Blake nous sermonne, nous fait la leçon. Deux conclusions à cette engueulade jouissive : nous n’aurions pas dû oublier la naïveté feinte de Chris Connor ; Ran Blake est encore le son le plus neuf aux alentours. Enfin, quelque chose comme ça…

Pour s’en rendre compte, une simple expérimentation suffit. 1. Ecoutez la belle et sentimentale ballade « All About Ronnie » interprétée par Chris Connor, aisément trouvée sur le net. La voix chaude et grave de la chanteuse, la sobriété harmonique du piano, les lignes mélodiques très cool. 2. Fiévreusement, d’un geste habile, sélectionnez ensuite la version de Blake et Laïka Fatien. La première intervention de cette dernière fait apparaître ce que vous n’aviez jamais perçu : la dissonance derrière l’évidence, la mélancolie cachée, la langueur profonde que peu de musiciens ont perçu chez Chris Connor. Conclusion : la musique de Ran Blake se caractérise par ce flair sans équivalent à inquiéter les musiques les plus simples, qui n’est rien d’autre qu’un sens de la cristallisation poussé à l’extrême. En une mesure, quelques accords, le pianiste fait apparaître les infinis possibles  de toute partition.  Sur « I Get a Kick Out of You », ces possibles peuvent comme bien souvent être entendus dans le hiatus entre une mélodie presque intacte dans son classicisme, des rythmes décharnées et bancals et des superpositions d’accords flirtant avec la dissonance.  Musique très écrite mais qui se donne dans une étonnante évidence.

L’enchaînement des titres fait valoir une bonne dose d’humour et d’ironie qui a toujours été en arrière-plan de la carrière touffue de Ran Blake. La malice prise à réinterpréter certaines bleuettes datées est flagrante, communicative et bien sûr voulue.  Cette énergie souvent caustique de la musique fait le lien entre des univers très divers, qui rapportés à la sobriété de la formation constituent plus qu’une prouesse. Autre lien : la technicité des musiciens. Si la frappe feutrée de Ran Blake est bien connue, la voix de Laïka Fatien l’est sans doute moins. Sans jamais chercher à emprunter le costume de Jeanne Lee ou Chris Connor, la Française s’épanouit avec clarté sur les variations du piano. Ses interventions, tout en grâce et en gravité, obligent à se désoler de la rareté de ses apparitions. Elle convainc et permet de faire de l’album un des très très bons de la discographie du pianiste.

Tout ça est bel et bon, mais je ne trouverai guère de conclusion à cette chronique. La musique de Ran Blake est un piège pour l’auditeur, plus encore pour le chroniqueur. Mes indénombrables écoutes n’ont pas encore épuisé la finesse et la richesse de cette musique qu’il faut se forcer à savourer sans trop y penser. Sinon la démence, le risque de sombrer dans ce son décidément si neuf malgré ses cinquante ans. Ce son serein qui donne à Ran Blake le rôle précieux qui est (avec d’autres) le sien dans le jazz depuis si longtemps : celui de nous faire chier, nous inquiéter, de pourrir l’ensemble de nos goûts et certitudes, de nous souffler tranquille un petit « T’étais sûr de toi ? » Vaste question. Hormis le culot jamais démenti de Ran Blake, je ne suis sûr de rien.

Pierre Tenne

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