Petite Vengeance Petite Vengeance, Mon Amérique à toi, Label Vibrant, 2012

 Deux ans jour pour jour ou presque après la sortie de Mon Amérique à toi, Petite Vengeance s’impose plus encore sur la scène jazz française grâce à la cuvée 2015 de Jazz Migration, que le groupe remporte aux côtés de Donkey Monkey et Auditive Connection. Et puisque cette victoire – méritée, disons-le tout de go – va les faire tourner l’an prochain dans tout l’hexagone, un petit guide de leur Amérique à eux s’imposait.

Le duo formé par Raphaël Quenehen (saxophones) et Jérémie Piazza (batterie et guitare) s’est donc concocté un transatlantique artisanal, sur lequel ils ont décidé de se taper une ou deux (ou bien plus encore) barres de rire sur lesquelles on ne peine pas longtemps à s’embarquer. Disons vingt secondes, soit le temps que s’élance le riff de « A Thousand Miles Behind », ritournelle pour cowboy qui plus que Clint Eastwood accompagnerait mieux une chevauchée épique de Jimmy McClure au sortir de la mine de l’Allemand perdu. Âprement communicative, la joie de ce big band à deux permet de voyager sans souci de l’homogène et de l’univoque : « Faj » a des accents de punk hardcore, « Bizek » tire vers une sorte de musique spectrale andine, « Ambee Dagets » est un pur rockabilly mâtiné de son très garage. Un bon gros foutoir ; dont les étapes sont entrecoupées d’interludes parlés où des voix très mécaniques citent des extraits de titres de la Fontaine.

Brute et atypique, hilarante aussi, Mon Amérique à toi promène ses improvisations dans des territoires tracés par un cartographe alcoolique, quoique bougrement érudit. Car réduire Petite Vengeance à sa nature d’orchestre (j’insiste, mais le duo a le volume et l’énergie de quinze musiciens faisant passer le Sacre du Tympan de Fred Pallem pour un neurasthénique) rentre-dedans et débridé n’est qu’une première étape. La seconde, nécessaire, est de se demander moins naïvement comment ce désordre apparent provoque une adhésion si rapide de l’auditeur. Sans doute par une possession complète des cultures américaines convoquées, dont l’ancrage jazz de Petite Vengeance donne une interprétation aussi rigoureuses que talentueuse : le « Forro Da Rouen » a de la danse brésilienne l’esprit et la lettre, en asservissant son rythme bancal à la facilité en trompe-l’œil. Ce brio sonne comme le fruit de la curiosité insatiable des musiciens pour de nouveaux paysages musicaux, synonymes de nouveaux plaisirs. Mon Amérique à toi est un refus de créations manichéennes, un déni des catégories figées. L’album emporte sans ambages l’auditeur sans colère ni parti-pris dans un voyage où l’anarchie débraillée du groupe séduit en dévoilant une intelligence créatrice à prendre très au sérieux.

Jazz Migration, de son nez creux et de son infinie sagacité, offre au jeune duo rouennais une année 2015 qui s’annonce chargée. Tant mieux pour nous, car la performance en concert ajoute beaucoup à l’expérience déjà prenante de l’album et laisse planer la promesse d’une poursuite de l’exploration. Bien trop de bonnes raisons pour ne pas rater leur Amérique à nous.

Pierre Tenne