Les épisodes 1, 2 et 3 de notre rétrospective, ainsi que la récente chronique de Lizz Wright, tout autant oubliée mais ayant le droit à un grand texte.

Ka, Days With Dr. Yen Lo, prod. Preservation, Iron Rock, mai 2015

Ka raconte Brooklyn depuis quelques années maintenant, retrouvant la veine jamais tarie des rappers chroniqueurs, en y ajoutant des textes aux triples sens (minimum) qui rendent l'écoute infinie. Avec Preservation à la production, il sort cette année un album que d'autres genres qualifieraient de concept, en empruntant une référence au Mandchurian Candidate, film où Frank Sinatra se fait torturer et reconfigurer le cerveau par un certain Dr Yen Lo, pendant la guerre de Corée. Histoire de torture, comme l'auditeur trop positif qui cherche à comprendre immédiatement le sens de ce qu'on lui rappe. N.B. : va écouter Black M. Days with Dr Yen Lo, en dehors de ses textes, emprunte une production qui spacieuse, qui privilégie des sonorités néo-disco accompagnées de nappes sonores déstructurées, qui parviennent toujours à créer un déséquilibre et une tension qu'on avait rarement ressentie avec autant d'acuité depuis longtemps (Shabazz Palaces?). Le duo avec la diction incroyablement clean de Ka sublime autant ce dernier que la créativité singulière de Preservation à la production, et permet de comprendre pourquoi le rapper a tant tapé dans l'oeil des légendes de son art et de sa ville (il fut en son temps lancé par GZA du Wu-Tang). Depuis son premier essai, Iron Works (2008) qui faillit bien être le seul et unique, Ka n'a de cesse de montrer tout le bien qu'il fait au hip-hop, dans une esthétique qui n'est pas la plus à l'honneur dans un mainstream oscillant toujours entre la vogue hipster de TDE, Mello, etc. et le meilleur des dernières incarnations de la tradition gangsta (A$ton Matthews parmi les plus récents). Géographie très hâtive du rap ricain, mais retenons au moins que Ka pète le score, et cette chronique aura fait le minimum syndical.

images.duckduckgo.com
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Ruby Braff, Braff !! featuring Coleman Hawkins, Phoenix Records, réed. 2015

Ruby, Ruby, Ruby, c'est le chaînon manquant entre Bix Beiderbecke et Louis Armstrong d'une part, d'autre part Miles, Clifford Brown, plus encore que Dizzy dont il ne partage ni la folie, ni la créativité révolutionnaire et iconoclaste. Reuben Braff, c'est le classicisme et la classe, le canal historique du jazz qui swingue et fait danser, la technique au service d'un lyrisme quasi orphique. Bref, Braff, c'est tout bon, tellement qu'on devrait en faire comme les schtroumpf un verbe qui synthétise tout ça, parce que cette réédition braffe vraiment, et que tout le monde veut braffer plus qu'on ne braffe dans ce monde pourri. Phoenix Records a su sortir de l'anonymat assourdissant où croupit Ruby avec la réédition du LP Braff !!, dans lequel on peut entendre le maître Coleman Hawkins au ténor, qu'on n'a jamais assez écouté. S'adjoignent des sessions inédites, avec du beau monde comme on en produisait à l'époque : musiciens incroyables et incroyablement méconnus parfois (Freddie Green à la guitare, Eddie Jones à la basse, Dave McKenna au piano). Le répertoire enchaîne les standards, du plus célèbre (« Stardust », « S'wonderful ») au moins joué (« Too marvelous for words »), avec un swing souvent dément et une perfection jamais prise en défaut. Ça braffe de bout en bout, même si hélas, on comprend au détour d'un solo téléphoné ou d'un chabada d'école pourquoi Ruby n'a pas braffé les manuels d'histoire du jazz et reste si oublié en dehors des braffistes les plus érudits. Voilà sans doute pourquoi on aimerait que d'autres publics braffassent en 2015, année du renouveau où le chant ne suffit plus. Vous chantiez, et bien braffez maintenant !

Maogani, Pairando. Maogani interpreta Nazareth, BF 307, 2 Biscoito Fino, 2015

Pairando visite quelques compositions plutôt méconnues ou oubliées du catalogue des œuvres d'Ernesto Nazareth (1863-1934), une des figures tutélaires de la musique brésilienne du début du XXe siècle. Issu d'une famille modeste, orphelin à onze ans, indélébilement marqué par les pièces de Chopin que sa mère jouait au piano familial, Ernesto Nazareth était un « pianeiro », selon la formule brésilienne ancienne pour dénommer les pianistes populaires. Ernesto Nazareth, qui détestait que l'on danse sur sa musique, disait composer des « tangos brasileiros », ce qui nous oblige à préciser que le mot africain « tango » apparaît pour la première fois au Brésil sur les partitions du compositeur Henrique Alves Mesquita, presque vingt années avant sa vogue en Argentine. C'est évident, la musique de Nazareth est imprégnée de musique européenne romantique mais elle épouse aussi la cambrure noire et créole de la habanera et les accents populaires des premiers temps du choro. Sous les doigts des quatre guitaristes de Maogani, qui déclinent avec délicatesse des arrangements si complexes qu'ils en deviennent limpides, ces compositions de Nazareth sont un pur enchantement. Maogani fait revivre une époque par la beauté du son, l'éveil des sens et une sensualité dolente. Ne serait-ce pas une madeleine proustienne à l'ombre des jeunes filles en fleurs ? Achat impératif.

EMICIDA, Sobre Crianças, Quadris, Pesadelos e Lições de Casa, Sony Music, 2015

Oui, pour une fois, quitter la scène débraillée et paresseuse de Rio pour aller vers celle énergique et créative de Sao Paulo, à l’image de l’intensité qui caractérise la mégalopole, avec Emecida. Si son nom est à coucher dehors ( la contraction de «  Emcee » - MC prononcé à la brésilienne - et de « Homicida » - homicide), c’est que Leandro Roque de Oliveira, la trentaine, noir né dans une famille pauvre des faubourgs, était considéré comme un «  killer » dans les défis d’improvisation que se lançaient les rappers du coin. Après l’album O Glorioso Retorno de Quem Nunca Estave Aqui ( le glorieux retour de celui qui ne fut jamais ici) de 2013 qui, entre rap dur, Hip-Hop baigné de belles mélodies aux couleurs latines, Samba et Pagode, n’était pas sans nous rappeler A Tribe Called Quest, Emicida – déjà récupéré par une «  major » - lance un album sous - titré : «  Sobre Crianças, Quadris, Pesadelos e Liçoes de Casa » ( « sur les enfants, les hanches, les cauchemars et les leçons de la maison »). Flow de mitraillette, voix gouailleuse, scratches, programmation et samples de la modernité digitale mais aussi la verve narquoise et les polyrythmies du samba de toujours. Revendication sociale («  La rue est à nous », slogan des dernières manifestations), poésie de la négritude, ancrage dans le candomble (berimbau, agogo et autres instruments percussifs), lucidité empathique pour, au final, un message qui sonne positif. L’inévitable Caetano Veloso sur la plage «  Baiana » et Vanessa Da Mata sur un reggae ensoleillé mais le meilleur est ailleurs dans la déflagration des voix diverses. Plaisir d’écoute sans égal d’un disque qui certes se situe à l’exact opposé de l’album «  Maogani interpreta Nazareth » sans qu’il y ait là pour autant une contradiction morale ou esthétique : la substantifique moelle de ses des deux disques est on ne peut plus brésilienne.

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Girafe et Bruno Girard, L'ami que j'aimais bien. Hommage à Alain Peters, Discobole, 2015

Girafe, nom d'un groupe récent (2013 les frères) qui s'auto-catégorise comme « post-rock », car le rock étant mort tous les 6 mois depuis quarante ans, il vaut mieux être post que syn-rock. Ils s'adjoignent les services de Bruno Girard, plus post-moderne qu'autre chose, pour interpréter les textes du post-poète (anté-mondialisation, méta-créole de la Réunion) Alain Peters. Je me post-moque des termes, pour en (pré-)venir à la musique, très réussie et entraînante de L'ami que j'aimais bien : restitution d'une poésie méconnue et forte, guitare sur-saturée et hallucinante de Stéphane Hoareau, couleurs variées et cohérentes grâce à une instrumentation riche et maîtrisée (harmonica et clarinette basse entre autres). L'album traîne ainsi sa joie de vivre et sa profondeur poétique avec une générosité jamais démentie, en dépit d'un léger soupçon de sérieux qui s'empare par moments de l'auditeur. Post-rock... C'est peut-être bien ça.

La rédaction