Quand l’air du temps devient nauséabond, que le jazz, comme la politique, ne parait être qu’une formule de réussite vide de sincérité, posons la question de la nécessité. Doit-elle emprunter la voie du progrès, ou épouser certains modèles passés de mode?

Société progressiste oblige, qui suis-je pour énoncer les vertus du conservatisme? Personne… Si ce n’est un rédacteur lassé du changement imposé, vous parlant aujourd’hui d’une musique authentique, simple, efficace; nécessaire donc? D’aucuns vous diront que je me trompe plus souvent qu’à votre tour. Mais dans le cas présent, j’assène haut et fort que le bon swing se fait rare, et que celui de Michel Pastre (sax ténor), Malo Masurié (trompette), David Blenkhorn (guitare), Sébastien Girardot (contrebasse) et Guillaume Nouaux (batterie) est de ceux qui vous explosent aux tympans : frénétique, dansant, technique mais jamais prétentieux…

Nostalgique avant tout, mais nostalgiquement neuf. Car ce quintet ne radote pas la musique de Charlie Christian, il la taille au burin. La sculpture est finalement telle que l’on ne perçoit pas ce disque comme un tributedésireux de se vendre sous le nom du saint-père guitariste de tous les jazzeux. L’album défait pour ainsi dire le cliché trop commun de l’hommage au grands noms du jazz, n’assène par ailleurs aucune réponse à la direction que cette musique doit prendre pour renouveler ses codes, mais exprime juste la non-mort du genre, la possibilité pour des virtuoses d’encore jouer du groove et de la syncope autour de thèmes mille fois entendus et repris. Et de bien le faire. Comme une recette de grand-mère que l’on aurait modernisée, s’opposant alors au charlatanisme de certaines pseudo-sciences « cosmiques ».

Pourquoi ce disque, me demanderait-on? Parce que rarement, la recette créée par Christian ne s’est vue aussi bien réécrite. Par un arrangement des thèmes percutant (beaucoup de titres empruntés à Benny Goodman), mais surtout une alchimie du quintet laissant libre court à l’expressivité individuelle de chacun de ses membres, alors le jazz moderne retrouve ses plus chatoyantes couleurs ; de celles que Cabu aimait à dessiner.

On ne le sait que trop bien, le trio Blenkhron/Girardot/Nouaux brillait auparavant d’un swing chaud, plus que capable de faire groover les foules du 21ème siècle (écoutez La Section Rythmique, et dites-moi que ça ne bouillonne pas !). Ici, le renchérissement cuivrique n’est pas un fait isolé, anodin. Saxophone ravageur et trompette gueularde, le duo Pastre/Mazurié fait disjoncter les températures de saisons, déjà rehaussées par les cavalcades complices des deux autres frenchy de la bande, Girardot et Nouaux. On s’embrase enfin intensément sur les interventions de l’australien Blenkhorn, ponctuant tout ce beau swing de soli fiévreux, amenant un peu de ce soleil estival planqué derrière le globe, et dont seuls les océaniens profitent. L’hiver pointe son nez dans nos vie… Mais quand l’air du temps devient trop nauséabond, une suée musicale s’impose. C’est là le progrès de ceux qui ne perdent jamais de vue le passé : la sincérité.

Alexandre Lemaire

Michel Pastre Quintet, Charlie Christian Project, 2015

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