Anker Frith Lotte Anker & Fred Frith, Edge of the Light, Intakt Records, 2014

 

Cet album en duo est la seconde moitié d’un diptyque imaginé par le directeur d’Intakt Records, Patrick Landolt, autour du guitariste anglais Fred Frith. Ici en duo avec la saxophoniste danoise Lotte Anker, surtout connue en France pour sa collaboration avec Tim Berne ou Sylvie Courvoisier ; là avec Barry Guy dans Backscatter Bright Blue.

Fred Frith est une sorte de comète dans la musique expérimentale européenne des quatre dernières décennies. Et dans ce cas, ce n’est pas faire un usage galvaudé du terme : originaire du rock, il poursuit dès les années 60 des expérimentations à la guitare qui l’emmènent très loin au sein de son groupe Henry Cow, autour duquel il articule dans les seventies un mouvement musico-politique, Rock In Opposition, dont le but est de lutter pour une autre musique contre les producteurs et les majors. Fasciné par l’innovation, il ne cesse d’assimiler de nouvelles formes de vocabulaire qui l’envoient traîner vers la musique improvisée, la musique concrète et répétitive (John Cage notamment), le rock sauvage de Zappa, etc. En près de cinquante ans, Fred Frith a élaboré une musique qu’on ne peut que saluer comme unique, une guitare aux sons jamais entendus : dans « Thief Breaks into an Empty House », on en vient à se demander si ces clusters et glissandi sont bien tirés des six cordes d’une guitare.

Lotte Anker assume (la plupart du temps) la part la plus ardue du duo, celle de l’expressivité musicale voire sensible : sur l’introductif « Anchor Point » elle modèle au ténor une mélodie très rétro qui autorise des enchaînements d’accords de la guitare aussi rock que dissonants. C’est inconvenant, mais c’est très bien. Cependant la formule trouve parfois ses limites, propres à celles d’un duo se consacrant à une musique où règne l’improvisation libre, en dépit du savoir-faire de ces deux musiciens en matière de compositions. La première d’entre elles est l’impression de redites qui saisit l’auditeur au bout de l’heure que dure l’album, parfois trop prosélyte dans son tropisme expérimental qui peut confiner à l’exercice de style (« The Same Dirt »).

Ne soyons pas bégueules: le duo trouve le sublime dans la fragilité même de la formation duo, où l’attaque suave de Lotte Anker répond magnifiquement à l’agressivité domptée de Fred Frith (« The Mountain is Quiet as the Eternal Past »). L’Anglais livre par ailleurs une performance impressionnante de par la palette des textures et timbres employés, qui témoignent de sa maîtrise si totale – et si singulière – de l’instrument. La prestation des deux musiciens fait de l’album une expérimentation convaincante quoique parfois ampoulée, proposant une musique indescriptible et plurielle au carrefour du rock et des musiques savantes les plus osées ; peu commune dans la production actuelle.

 

Pierre Tenne