Chergui

 Giovanni di Domenico & Alexandra Grimal, Chergui, Ayler Records, 2015

L'art du duo, ce péril constant. Sans filet, surtout pour improviser en public 96 longues minutes dans un dialogue entre un saxophone et un piano. Dialogue en forme de hoquet, puisque tour à tour chacun des musiciens se prend à quelques pièces en solo parfois étonnamment étirées. C'était au théâtre du Châtelet à Paris, en 2013. C'est aujourd'hui un double album intitulé Chergui.

Des deux musiciens, on connaissait déjà le souffle puissant du saxophone d'Alexandra Grimal, et ses talents d'improvisatrice si souvent louables et loués. Son ancrage dans ce qu'on appelle les musiques improvisées, par peur peut-être d'appeler ou non cela du jazz, prend ici un sens nouveau, notamment dans ses soli épurés par contrainte, foisonnants par inspiration mais dont l'écheveau mélodique est sans cesse présent, puissamment là. L'inaugural « Prana », de ses huit minutes de saxophone esseulé, le rappelle rapidement à l'auditeur. Avec elle, l'Italien Giovanni di Domenico, pianiste discret qui sait laisser à sa compagne l'espace nécessaire tout en apportant ses couleurs troubles, très inspirées de la musique contemporaine (« Let Sounds Be Themselves » entre autres).

Chergui est un album abouti autour d'un projet non seulement peu commun, mais courageux. On pourra lui reprocher une production trop généreuse en ce que la longueur de l'album épuise au bout d'un moment l'attention de l'auditeur et l'évidence du propos des musiciens. On comprend la difficulté toutefois de se séparer de ces pièces qui en dehors de l'ambition musicale qu'elles convoient comme prouesse expressive et technique – la formation duo, encore – transpirent avant tout une beauté authentique qui fait regretter d'avoir laisser passer ce concert.

Pierre Tenne