Le tarif pour mon monde idéal : une composition originale, un standard. Puis tant qu'on y est, le XV de France joue bien, Starbuck Café© n'existe pas, Patrick Sébastien a une extinction de voix chronique, et bien d'autres choses encore. En fait, plutôt ça que les standards, parce que sinon ce serait chiant. Dur à imaginer les mondes idéaux...

Tout ça pour dire que Frédéric Borey, lui, nous arrive cet automne 2015 avec un clin d'oeil exclusivement composé de standards. Car selon ses propres mots, ‘Arranger est pour moi une forme de composition, à partir du moment où la mélodie choisie est totalement habitée émotionnellement’. Standards, soit, certains plus que d'autres : pas mal de Gershwin et de Bill Evans notamment. Un petit Cole Porter. Le tout arrangé par le ténor et leader, exception faite de « I hear Music ». Un album de standards, donc. Ce qui peut être signe de, oh ! bien des choses, en somme... Ici, le sentiment est que ces standards fournissent la matière à une exégèse quasi talmudique de la loi du jazz par le quintet. Talmudique, j'explique : les arrangements des dits standards sont d'étonnantes tergiversations dialoguées entre le respect et l'inconvenance, qui superposent au texte originel comme des papiers japonais de mélodies ou d'arpèges...

Peut-être que dans un monde idéal, les rabbins dans les synagogues jouent du jazz. Hypothèse fort judicieuse que ne doivent pas envisager ces musiciens, particulièrement Loenardo Montana (piano) et Michael Felberbaum (guitare), qui outre le leader – relativement discret, mais toujours impeccable : « You Don't Know what Love is » - procurent des frissons coupables aux amateurs de soli touffus mais clairs. Variés aussi, comme la palette de Montana (Leonardo, pas Tony) aux 88 touches, l'une des bonnes surprises de cet album, qui me persuade que dans un monde idéal il fait partie des types autorisés à jouer du piano.

N.B. : rien n'a été ni ne sera dit de la section Fred Pasqua Yoni Zelnik, pour la simple raison qu'il est pénible de se répéter, et qu'ils n'ont qu'à faire moins d'albums. Na, dans les dents.

Si bien qu'entre finesse de l'arrangement et exécution au cordeau, et en dépit de coups de moins bien, ce Wink est un putain de bon album et prouve que reprendre les standards, c'est hype. Mais Coltrane l'avait dit depuis Ballads ; donc ça ne suffit pas. Pour enfoncer le clou, Frédéric Borey convainc que dans un monde idéal le jazz groove aussi dans des ambiances et tempo feutrés sans tomber dans le jazz de chambre. On le savait il y a longtemps, on appela cela même du nom de cool, mais on a tendance à l'oublier parfois. De nos jours. Dur à imaginer les mondes idéaux... Je les finis souvent en dictature du prolétariat guitaristique, les pianistes et saxo pendus à des crocs de boucher, ce qui n'est pas malin. Mais sans doute que dans un tel monde, irrémédiablement jazz, je ne retrancherais pas ce beau Wink de ma discothèque.

Pierre Tenne

Frédéric Borey, Wink, Fresh Sound New Talent, 2015

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