Allez, on s'y remet. Passer à autre chose. Kind of Red, nouvel album du trio Das Kapital, plus jazz rock que marxiste, est sorti vendredi 13 novembre... Et merde.

Bon. Jazz-rock, ça se tâte : on est quand même loin de Joe Zawinul et du Miles du retour. D'ailleurs, l'introductif « Webstern » tire plus vers une folk mâtinée de country, où effectivement, Daniel Erdmann se prend pour Ben Webster dans un solo très mellow, avant de passer le relais à la guitare de Hasse Poulsen, qui elle s'empare d'un vocabulaire et d'effets sonores effectivement rock dans leur lyrisme ombrageux.

Cette ambiance ne quitte pas le reste de l'album qui pour autant arbore une palette fort variée de couleurs et de registres : éthéré et lentissimo sur « Claudia's Choice », presque spectral sur « Macht Nix, In der Mitte ist Noch Platz », noisy et intense avec « Au fond des yeux », etc. Kind of Red déroule son programme, loin du fétichisme de la marchandise et de Friedrich Engels, en flirtant avec l'exercice de style sans jamais y sombrer véritablement de par le talent et l'expressivité du trio, qui prend malignement le contrepied des power trio si invasifs depuis quelques années : Hasse Poulsen distille en alchimiste ses riffs ou ses soli ardents de poésie, Edward Perraud effleure derrière les fûts une pulsation toute en épure laissant pour ses camarades béer des espaces infinis dont le silence ne semble jamais effrayant ; toujours susceptible d'un remblai quasi exclusivement tourné vers le mélodique chimiquement pur (excepté entre autres les arpèges du sax sur « Iris »). Là où Daniel Erdmann touche à la grâce exquise, aussi bien dans la rondeur webstérienne que dans un registre plus déstructuré (« Nothing Will Ever be Enough Again »).

Plus que ces talents individuels, Das Kapital retient l'attention par l'entente collective magnifiée au long certains dialogues, tel celui résolument moderne qu'entretiennent Erdmann et Perraud au cours du très beau « Jenseits von Gut und Böse ». On se dit alors que la référence de ce Kind of Red à la trop légendaire sorte de bleu de Davis n'est pas qu'humoristique, et parvient dans son projet au carrefour de plusieurs musiques à imposer une identité musicale pénétrante. Une sorte de rouge, hasard du calendrier, qui fait écho au sang écoulé que la musique, dérisoire parce que nécessaire, rappelle à son absurdité. Au besoin de continuer à faire des albums et des concerts, continuer à en parler. Tant pis si je rajoute au flux ininterrompu et parfois déplacé de paroles contrites et attérées qui ne savent pas dire ce qui se passe. Si un spectre hante de nouveau l'Europe, on préfère à tout prendre celui de Das Kapital, sa vitalité musicale et son humanité brute.

Pierre Tenne

Das Kapital, Kind of Red, Label Bleu, novembre 2015

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