En 2014, la résurrection française du label Impulse! faisait l’effet d’une petite bombe dans le cercle des initiés… Pour cause, cette entité à part du jazz (ayant produit des artistes aussi mythiques que John Coltrane, McCoy Tyner, Charles Mingus, Duke Ellington, Albert Ayler, Archie Shepp, Pharoah Sanders, et j’en passe!) accompagnait son retour des plus belles promesses jazzistiques : Henry Butler, Steven Bernstein & The Hot 9, Jim Hall & Charlie Haden, Ran Blake, John Scofield… et last but not least le trio de Stanley Clarke, Biréli Lagrène et Jean-Luc Ponty!

Enregistré en août 2014 pour une sortie prévue à l’automne 2015 , le nouveau venu du label tardait sérieusement à faire parler de lui. Mais alors qu’un exemplaire de ce D-Stringz (dont la pochette s’est longuement fait attendre) se trouvait entre nos mains chanceuses depuis quelques temps déjà, nous ne pouvions nous résoudre à procrastiner plus longtemps la publication de cette chronique. Parce que ce disque, objectivement excellent, est de ceux qu’on aimerait pouvoir placer sous les sapins. Clarifions : voilà le parachèvement d’une première rencontre en 2012… explosive ; trois acteurs majeurs du jazz ouvrant alors sur scène le dialogue de la virtuosité, jouant la carte de l’expressivité, renouant tradition et modernité autour du langage commun du groove. Sans ruminer une description malavisée, trop injustement employée en presse musicale pour encenser tout ce qui résonne de près ou de loin avec le concept vain de « novation », précisons que les trois comparses sont, et ont toujours été, de véritables défricheurs de styles.

Trio au traditionalisme manouche débridé de ses conventions, arrangements harmonieusement détonants, assurément cohérents dans la volonté d’explorer les sentiers de groove acoustiques enchevêtrés dans les meilleures traditions du rythme (funk, flamenco, latin-jazz)… Pour autant, simplement parler de gipsy jazz reviendrait à reléguer le groupe à une appartenance culturelle trop restreinte. Si les influences manouches sont ici adoptées pour mieux rendre hommage à ses créateurs toujours en quête d’idées neuves (notamment à un Django qui, sur les dernières années de sa vie, s’appliqua à développer le be-bop sur guitare électrique), elle garde en mémoire les traits d’histoires toutes autres.

L’histoire d’un Biréli Lagrène (guitare) qui, après avoir surfé la vague des « Minor Swing » et autres « Belleville », s’est attelé à donner un essor nouveau au rock comme au funk. L’histoire d’un Stanley Clarke (contrebasse) faisant le don d’un jazz sculpté par ses collaborations antérieures avec Horace Silver, Joe Henderson, Pharoah Sanders, Stan Getz, Chick Corea, à des rockeurs tels Jeff Beck, Ron Wood et Keith Richards. Enfin, l’histoire d’un Jean-Luc Ponty (violon), aux premières loges du free français à l’aube des années 1960 (sideman de Jef Gilson sur Oeil Vision paru en 1962), participant dès les seventies aux premières expérimentations de fusion du rock et du jazz aux côtés de Frank Zappa et John McLaughlin, pour ne citer qu’eux… Rien d’étonnant à ce qu’il se dégage de ce jazz acoustique une énergie quasi rock dans la puissance des soli de Jean-Luc Ponty, les techniques de main droite de Biréli et les interventions musclées de Stanley Clarke, harmonisant la recherche réciproque menée par ses deux acolytes ; recherche de mélodies virtuoses, défrichages de cadences chaloupées, dandinantes, propres à des styles parfois plus électrifiés (« To and Fro », « Mercy, Mercy, Mercy »).

Côté titres pour finir, si certains morceaux présentent les aspects d’un jazz somme toute plus conventionnel (reprise du standard de Coltrane « Blue Train », interprétation à la sauce latine de l’indémodable « Nuages » de Django, etc.), le reste se veut la simple démonstration d’une chose trop dévoyée en jazz : le partage. Spontanéité du groove, hypnotisme d’un ostinato… La simplicité minimum procurant alors l’effet maximum d’un headbanging sur les syncopes, le martèlement du pied au sol… Vous me trouvez dithyrambique? J’acquiesce en souriant.

Alexandre Lemaire

Stanley Clarke, Biréli Lagrène, Jean-Luc Ponty, D Stringz, Impulse/Universal, sortie le 13 novembre 2015

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