Dorothy Darr & Jeffery Morse, Charles Lloyd – Arrows into Infinity, ECM, 2014 0602537806492

 

 

                  La froideur des contrées septentrionales n’est donc pas aussi monolithique que ce qu’en disent beaucoup de détracteurs d’ECM : la jaquette d’Arrows into Infinity habille d’un dégradé orangé chaleureux la silhouette de Charles Lloyd. Le label allemand oublie pour ce documentaire (plutôt inédit dans leur catalogue) les abstractions grises et noires qui couvrent l’essentiel de leurs productions, nombreuses depuis 1969. Parmi celles-ci, les albums de Lloyd trônent depuis un quart de siècle au sommet des galettes estampillés ECM, avec quelques rares concurrents sérieux (Holland, Jarrett, Turner, Garbarek, etc.).

                  Lloyd, c’est cinquante ans ou plus de jazz. Une carrière grosse comme ça au milieu de l’immense cour de récréation où il côtoya quelques-uns des plus grands musiciens du siècle. L’homme qui a révélé au monde Keith Jarett et DeJohnette avant d’adouber Mehldau et Larry Grenadier à la fin de ces nineties où il connût une seconde jeunesse musicale. Tout cela avec une classe impérissable dont les meilleurs étendards sont ses costumes italiens taillés près du corps, assortis de bérets oniriques, quelques parts entre les Black Panthers et la feria basque. Lloyd, plus qu’un nom gage de grandeur, s’est imposé comme un son, une idée intellectuelle et à fleur de peau du jazz et du sax. Plonger en images dans sa carrière est une bonne idée, évidente pour le passionné et aguichante pour l’amateur. ECM ne prend donc guère de risque à satisfaire les pulsions naturelles d’un public qui se précipitera sans vergogne sur l’intimité et l’histoire de ce grand philosophe de musicien.

Bien calé dans mon lit, je commence donc à admirer ces flèches d’éternité qu’on m’a promises, plus fébrile qu’un hipster devant son iPhone 6. Quelques minutes où un Charles Lloyd vieilli mais à la présence toujours étouffante se montre à la caméra, lâche des sentences inachevées lourdes de sens sur la vie et le monde. Une introduction semblable à sa musique, qui nous ballade sur le globe entre le Japon et le Tennessee, qui nous égare sans trop savoir où l’on se fait mener. Où ? Vers les origines. Memphis, ville de naissance du saxophoniste. Des souvenirs d’enfance de Basie et Ellington sont évoqués, puis les premiers partenaires jazzmen : Phineas Newborn, Booker Little. Ca y est ! On rentre dans le dur et je piaffe d’impatience de voir Lloyd revisiter ce formidable boom de la ville au tournant des années 50 et 60, celui qui a par exemple donné ce splendide Young Men From Memphis (sans Lloyd mais avec ses potes Booker Little et les frères Newborn). Mais non. En deux minutes vingt-huit secondes, nous voilà déjà à New York, Lloyd dans le band de Chico Hamilton. Peu après il est avec Cannonball Adderley. Puis leader. Et des interventions à la pelle : Hancock, Manfred Eicher (fondateur d’ECM), DeJohnette…

Le film est à l’inverse de la musique de Lloyd : bavard et pressé. Pour ne pas parler du formalisme insensé choisi par les réalisateurs… Il ressemble à l’immense flopée de documentaires bricolés à la va-vite par les chaînes de télévision américaines pour rendre hommage à un pan d’histoire qui peut aussi bien être culturel que politique voire économique. Ces reportages où on a le sentiment désagréable de faire parler les vieux avant qu’ils ne meurent. Peu importe ce qu’ils disent, on fait parler les derniers survivants. Qui sait ? On en aura peut-être besoin pour le centième anniversaire de je ne sais quoi.

Le montage est lui aussi plus qu’éculé : on entrecoupe des images d’archive (qu’on ne se lasse pas de voir et revoir, je le confesse) avec des interviews actuelles de musiciens et producteurs ayant participé ou assisté à l’envol du géant. Autant dire que le principal intérêt est de s’immerger dans les images d’un demi-siècle de musique. Quel dommage qu’on les pollue par des interventions souvent ineptes à cause de l’angle choisi pour le film. Spoiler alert : Herbie Hancock aime beaucoup Lloyd, Jason Moran trouve que c’est un très grand musicien, et Jarrett a toujours dit à quel point le son du saxophoniste était si unique dans l’histoire du jazz.

Maintenant que je me suis bien défoulé – il fallait bien ça après deux longues heures de visionnage – soyons un peu plus objectif et raisonnable. Arrows into Infinity est un hommage racoleur et vulgaire à un immense musicien. Mais l’incroyable carrière de Lloyd pallie largement les insuffisances de la réalisation idolâtre : à nouveau, les moments de musique justifient à eux seuls qu’on se laisse tenter et révèlent à ceux qui n’ont pas le bonheur d’avoir vu Lloyd en concert la présence mystique du maître lorsqu’il joue. Et puis soyons honnête, le film rappelle avec perspicacité certains moments oubliés de l’itinéraire du musicien : son intérêt, presque unique pour un jazzman des années 60, pour les mouvements hippies et pour le rock et la folk qui en furent la bande-son (sa collaboration avec les Grateful Dead par exemple). Mais ces bonnes idées sont trop souvent sources de frustration, car l’absence récurrente d’images de ces événements oblige à la superposition de photographies qu’aucun montage ne pourra jamais rendre plus dynamique. La volonté de recréer à l’écran ce New York des sixties est à la limite de l’insupportable : voir Hancock se remémorer un club du Manhattan des années 60 est plutôt jouissif, mais de ce club on ne verra qu’une photo sépia de la devanture. Avant de passer à la suite.

Je me répète : tout va trop vite. Le montage, le fil de la carrière de Lloyd. On s’essouffle au point que ses années de quasi mutisme à la fin des 70’s semblent durer quelques jours. Ce tempo se ralentit toutefois sur la fin, au moment où Lloyd rejoint l’écurie ECM… En dépit de bonnes idées, Arrows into Infinity n’est à la hauteur ni de ses ambitions, ni du musicien dont ces flèches se veulent un hommage. Pour ceux qui ne les ont pas encore sur leurs étagères, préférez dépenser votre salaire mensuel dans la discographie lloydienne et ses pépites immarcescibles : Of Course, of Course pour sa collaboration avec Szabo, Dream Weaver pour les jeunes Jarrett et DeJohnette, ou chez ECM son diptyque avec Mehldau, Grenadier, Abercrombie et Higgins (The Water is Wide et Hyperion with Higgins). Lift every Voice, bien sûr, un des plus beaux disques de jazz de ces vingt dernières années. Si, si.

Ceux qui ont l’impression d’avoir déjà fait le tour de cette œuvre, soyez maudits. D’abord. Une fois cette malédiction attestée, vous trouverez dans le documentaire quelques satisfactions, ne serait-ce que celle du fan de base heureux comme un môme de voir parler ses idoles, même si elles ne profèrent objectivement pas les sentences éternelles qu’on attend (un peu naïvement) d’eux. Au fond, ce film est pensé pour les fans, qui seront sans doute moins attentifs à la qualité du montage ou à celle du propos des deux réalisateurs. Pas loin d’être un bon gros fan moi-même, je grommelle malgré tout devant le gâchis d’une bien belle idée. Allez Charles ! T’as d’autres flèches pour l’infini dans ton carquois, je le sais… Fais-nous un nouveau film !

Pierre Tenne

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out