image« Au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été ». Ces quelques mots d'Albert Camus décrivent – pour ainsi dire parfaitement –, la sensation qui nous enveloppe à l'écoute du dernier Blue Camus de Ben Sidran. Logique, dans la mesure où cet album est parsemé des influences d'une littérature chère à notre pianiste/chanteur : la période bleue de Camus. Si le morceau éponyme porte clairement en ses paroles un hommage au roman L'Etranger, le reste du disque ne limite pas ses références au seul auteur français : il combine les réflexions profondes apportées par de nombreux classiques du XXème siècle – tels Un poète à New York de Federico Garcia Lorca ou encore La ferme des animaux de George Orwell –, à l'humour frivolement subtil d'un jazzman qui en a vécu !

Alors que l'œuvre d'Orwell, satire animalière de la Révolution russe, est ici sagement détournée au travers un reggae où l'alligator se substitue aux cochons bolchéviques (« "A" is for Alligator »), Ben Sidran s'affranchit des thèmes de solitude et de désespoir abordés par Federico Garcia Lorca dans son recueil de poèmes – dont une grande partie se penche sur la condition des Noirs américains dans le Harlem des années 1920-1930 –, pour se plonger pleinement dans l'imaginaire nourri par les rythmes nocturnes la « ville sans sommeil » (« The King of Harlem »). Mêlant expressivité et sérénité, le compositeur affirme toute sa langoureuse théâtralité dans la veine d'un Mose Allison, en témoigne la voluptueuse intro du morceau « Wake Me When It's Over » rappelant ce célèbre « Fever » d'Elvis Presley. Il pousse même la chansonnette plus loin en apposant dans le titre « Blue Camus », un flow légèrement hip-hop, délicatement enveloppé des parfums printaniers de jacinthe.

Les incroyables soli de Ricky Peterson à l'orgue confèrent par ailleurs à l'album un fort côté soul, parfois même exotique, où l'on sent planer l'héritage d'un Booker T. Jones (avec qui Ben Sidran a eu notamment la chance de jouer dans sa carrière). A la frontière du blues et du jazz, mais toujours dans une démarche très personnelle, c'est un groove pour le moins inspiré qui se dévoile sous nos oreilles : des compositions florales qui annoncent merveilleusement la chaleur de l'été à venir !

Alexandre Lemaire