On m'a récemment suggéré la création d'une rubrique « On n'a pas compris ». Cet album serait le premier à y figurer... Ben Monder, qui jouit d'une petite réputation de guitariste jazz intestable et à la limite de l'Asperger des deux côtés de l'Atlantique, décide de s'embarquer dans un projet personnel qu'on sent de bout en bout porté dans ses profondeurs les plus intimes. Honnêteté, sincérité, personnalité traversent Amorphae ; là n'est donc pas l'incompréhension.

Alors quoi ? Le talent des quatre musiciens ? Andrew Cyrille et Paul Motian à la batterie, on ne se risque pas à les dire finis, surtout que les deux batteurs sont plutôt du genre vins de garde : la bonification. Pete Rende au synthé, fort discret, toujours juste. Ben Monder incroyable dans la technique et dans l'interprétation de soli lentissimi, décharnés, trouvant une amplitude sonore psychotiques dans les effets de ses guitares.

Alors quoi ? Merde ! Alors la fidélité au titre : cette musique est tout simplement amorphe, d'une lenteur et d'une épure si totales qu'il devient presque impossible de la retenir, de construire les digues nécessaires à la rétention des impressions musicales qui semblent ici nous filer entre les doigts comme l'eau tiède du ru où Ben Monder se baigne un peu seul. On ne comprend pas, même si l'on sent qu'eux savent pertinemment ce qu'ils font, trouvant de trop éparses moments d'évidence musicale qu'on attendait plus systématique à la lecture du line-up (la reprise du seul standard, « Oh, What a Beautiful Morning », certaines incartades de « Triffids »). Les musiciens parviennent au tour de force de laisser de marbre tout en impressionnant par leur science et leur sensibilité ; Ben Monder en tête, aussi Cyrille, décidément génial et chamanique.

Amorphae provoque ainsi une expérience des plus curieuses, parvenant à convaincre qu'on écoute quelque chose comme de la très bonne musique, tout en sonnant comme la BO d'un film de Gus Van Sant, ou pire, le meilleur exemplaire des disques d'ambiance de chez Nature & Découverte. Bon, peut-être pas quand même. Ne pas croire qu'on a détesté : pas pigé. Faudra décidément parler aux actionnaires de la création de cette rubrique...

Ben Monder, Amorphae, ECM/Universal, sortie le 15 janvier 2016

Pierre Tenne

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