Armel_Dupas_Upriver_Jazz_Village_Harmonia_Mundi_ Sans réinventer le concept du monologue pour piano, Upriver y creuse des sillons neufs. Derrière le clavier d'Armel Dupas, quelques coups de burin électronique justement placés sculptent les notes d'une profondeur satinée... Le travail d'arrangement de Mathieu Penot se veut subtil, si ce n'est suggéré... mais rarement démonstratif. Car, par leur résonance électronisée, les accords plaqués au piano constituent bien plus qu'une confidence ennuyeuse des peines de l'auteur. Ils sont les nombreuses expressions de sa sensibilité mises en relief par des effets brumeux, aqueux, spatiaux, parfois plus hypnotiques que mélodiques (« La Vie d'avant »), une trame de fond aux couleurs du disque : du gris décliné dans toutes ses teintes. On y retrouve la lassitude des journées pluvieuses (« Aujourd'hui il a plu »), la nostalgie de notre passé révolu (« La Vie d'avant »), l'abandon de toute candeur (« L'Eveil de l'Ingénu »)... Le feutre cotonneux de cette majorité de compositions originales semble rendre grâce à la tristesse : l'ingénu a l'esprit dans les limbes, jusqu'à la venue de l'aurore où le rêve prend fin ; les premiers rayons de soleil illuminant alors les traits d'une vérité moins naïve.

Si la mélancolie peut être aussi douce qu'une valse héritée de Chopin ou Satie (« Petite Bretonne »), elle passerait pour futile sans son lot de tourment. Sur « Sometimes I need some time », la plage électronique se veut plus prenante. Le rythme est torturé, la mélodie peu rassurante. On est ici loin du thème d'intro aux senteurs florales des « Plaines des Mazerolles », sur lequel la main droite impose un remarquable touché cristallin ; une montée en puissance émotionnelle en contrepoint parfait avec un espace de jeu savamment mesuré.

À contre-courant du mouvement « Third Stream » qu'il tend à suivre sans l'épouser, Armel Dupas nous offre un récital animé de ses sentiments profonds. Par un embaumement global du son, une amplification des fortissimos, son expressivité transparaît de manière plus nuancée. De cette façon, c'est la langueur même du disque qui s'en trouve accentuée. Comme si, au meurtre commis par Meursault dans L'Etranger, nous y apposions le cris des mouettes, la chaleur de plomb, le fracas du canon ; en somme, une réalité augmentée.

Alexandre Lemaire

Sortie le 25 août 2015 (JazzVillage, harmonia mundi)

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